CHAPITRE XXIÎ
Elle sonna, et une femme entre deux âges, fort bien mise et d'un extérieur fort décent, vint couvrir une table pour deux personnes; et après avoir mis sur une autre à portée tout ce qui était nécessaire, pour nous passer de serviteurs, elle posa successivement sur la table huit mets dans des plats de porcelaine de Sèvres placés sur des réchauds d'argent qui tenaient les viandes chaudes. C'était un souper délicat et abondant.
Dès les premiers plats que nous goûtâmes, je reconnus la cuisine française, et elle ne me désavoua point. Nous ne bûmes que du bourgogne et du Champagne. Elle fit la salade avec délicatesse et dextérité, et en tout ce qu'elle fit je ne pus qu'admirer sa grâce et son aisance. Il était évident qu'elle devait avoir un amant connaisseur qui l'avait instruite. J'étais curieux de le connaître, et pendant que nous prenions du punch, je lui dis que si elle voulait satisfaire ma curiosité j'étais prêt à lui dire mon nom.
— Laissons au temps, mon ami, me dit-elle, le soin de satisfaire notre mutuelle curiosité.
M. M. avait parmi les breloques de sa montre un petit flacon en cristal de roche absolument pareil à celui que je portais à ma chaîne. Je le lui fis remarquer, et comme dans le mien j'avais du coton imbibé d'essence de rose, je le lui fis sentir.
— J'en ai, me dit-elle, de la pareille. Et elle me le fit sentir.
— C'est une liqueur très-rare, lui dis-je, et qui coûte beaucoup.
— Aussi ne la vend-on point.
— C'est vrai. L'auteur de cette essence est une tête couronnée ; c'est le roi de France, qui en a fait une livre qui lui a coûté trente mille francs.
— C'est un présent qu'on a fait à mon amant, qui me l'a donnée.
— M°^* de Pompadour en a envoyé une petite fiole à M. de Mocenigo, ambassadeur de Venise à Paris, par l'entremise de M. de B. , actuellement ambassadeur de France ici.
— Le connaissez-Yous ?
— J'ai eu Thonneur de dîner aveclai précisëmeDt le Jour où il venait prendre congé de Tambassadeur chez lequel j'étais invité. M. de B. est tm homme que la fortune a favorisé, mais qu'il a su captiver par son mérite : il n'est pas moins distingué par son esprit que par sa naissance; il est, je crois, comte de Lyon. Je me rappelle que sa jolie figure lui a &it donner le sobriquet de BéUe-Bcibet, Nous avons de lui un petit recueil de poésies qui lui font honneur.
11 était près de minuit; nous avions fait on excellent souper et nous étions près d'un bon feu. Avec cela amoureux d'une femme superbe et songeant que le temps était précieux, je devins pressant. Elle résiste encore.
— Cruelle amie, ne m'aviez- vous promis la félicité que pour me faire éprouver tous les tourments de Tantale? si vous ne voulez point céder & l'amour, cédez au moins a la nature : après un repas délicieux, allez vous coucher.
— Avez-vous donc sommeil ?
— Non, certes ; mais à l'heure qu'il est on se met au lit. Souffrez que je vous y mette : je me tiendrai à votre chevet, ou je me retirerai si vous le voulez.
— Si vous me quittiez, vous me causeriez une peine sensible.
— La mienne ne serait pas moindre, croyez-moi ; mais si je reste, que ferons-nous ?
— Nous pouvons nous reposer tout habillés sur co sofa.
— Tout habillés I soit. Je pourrai vous laisser dormir si vous le désirez ; mais si je ne dors pas, vous me pardonnerez : car, dormir près de vous et vêtu, ce serait exiger l'impossible.
— Attendez.
Elle se lève, tire facilement le canapé en travers, en tire les coussins, les draps, la couverture, et en un clin d'œil voilà un lit magnifique, large et commode. Elle prend un grand mouchoir dont elle affuble ma tête : puis elle m'en donne un second en m 'invitant à lui rendre la
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môme office. Je me mets en besogne, dissimulant mon dégoût pour la perruque, lorsqu'une découverte précieuse me causa la plus agréable surprise, car au lieu de perruque je trouve sous ma main la plus belle chevelure possible. Je poussai un cri de bonheur et d'admiration qui la nt beaucoup rire; puis elle me dit qu'une religieuse n'avait d'autre obligation que de cacher ses cheveux aux yeux du profane vulgaire ; et en achevant ces mots elle me pousse adroitement et me fait tomber de tout mon long sur le canapé Je me relève, et dans une minute, débarrassé de mes vêtements, je me jette plus sur elle qu'auprès d'elle. Elle était forte, et, m'enlaçant de ses deux bras, elle croit que je dois lui pardonner toutes les peines qu'elle me cause. Je n'avais rien obtenu d'essentiel ; je brûlais, mais je concentrais mon impatience; je ne me croyais pas encore le droit d'être exigeant. Je me mets à détacher cinq ou six nœuds de rubans, et, satisfait qu'elle me laissât faire, je palpitais d'aise et je devins possesseur de la gorge la plus belle que je couvris de mes baisers. Mais là se bornaient encore toutes ses faveurs ; et mon feu s'augmentant & mesure que je la voyais plus parfaite, je redoublais d'efforts, mais en vain : force me fut de céder de fatigue, et je m'endormis dans ses bras en la tenant serrée contre mon sein. Un bruyant carillon nous réveilla.
— Qu'est-ce? m'écriai-je en sursaut.
— Mon ami, levons-nous ; il est temps que je rentre au couvent.
— Habillez-vous, et laissez-moi le plaisir de vous voir en habit de sainte, puisque vous partez vierge.
— Sois content pour cette fois, mon doux ami, et apprends de moi à souffrir l'abstinence : une autre fois nous serons plus heureux. Quand je serai partie, si rien ne te presse, tu poun*as te reposer ici.
Elle sonne, et la môme femme qui était venue le soir, et qui était sans doute le ministre secret et la confidente de ses mystères amoureux, parut. Après s'être fait coiffer, elle ôta sa robe, enferma ses bijoux dans un secrétaire.
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mit an eorset de religiense dans lequel elle dissimula ses deux globes superbes qui avaient été pendant cette fatigante nuit les principaux agents de mon bonheur ; ensuite elle se revêtit de son habit de religieuse. La co.ai Jente étant sortie pour prévenir les gondoliers, elle vint m'emr brasser avec tendresse et ardeur, et me dit :
— Je t'attends après-demain pour que tu m'indiques la nuit que j'irai passer avec toi à Venise, et alors, tendre amant, tu seras tout à fait heureux et moi aussi. Adieu.
Content sans être satisfait, je me couchai et je dormis paisiblement jusqu'à midi.
Je sortis sans voir personne et, bien masqué, je me rendis chez Laure, qui me donna une lettre de ma chère G. C. ; la voici :
« Voici, mon cher ami, un échantillon de ma façon de penser, et j*espère que, loin de me desservir auprès de toi, tu vas me juger, malgré mon âge, capable de garder un secret et digne d'être ta femme. Sûre de ton cœur, je no blâme point la réserve que tu as observée à mon égard : et n'étant jalouse que de ce qui peut divertir ton esprit et t'aider à supporter avec patience notre cruelle séparation, je ne puis que me réjouir de tout ce qui te procure du plaisir. Écoute donc. Hier, en traversant un corridor, je laissai tomber un cure-dent que je tenais, à la main, et, pour le ramasser, je fus obligée de remuer un tabouret qui se trouvait devant une fente de la cloison. Devenue déjà curieuse comme une religieuse, vice assez naturel à l'oisiveté, j'approchai mon œil de cette fente, et je vis, qui? toi même, mon doux ami, t'entretenant d'une manière trèsvive avec ma charmante amie, la mère M. M. Tu te figurerais difficilement ma surprise et ma joie. Cependant ces deux sentiments firent bientôt place à la crainte que j'avais d'être vue et d'exciter la curiosité de quelque indiscrète. Je replaçai vite le tabouret et je partis. Dis-moi tout, mon doux ami, tu me rendras heureuse Comment pourrai-je te chérir de toutes les forces de mon âme, et n'être pas curieuse de savoir l'histoire de cette espèce de phénomène? Dis-moi si elle te connaît et comment tu as fait sa