CHAPITRE XXII
connaîssance. C'est ma tendre amîe, celle dont je t'ai parlé et que je n'ai pas cru nécessaire de te nommer. C'est elle qui m'enseigne le français et qui m'a donné des livres qui me rendent savante dans une matière connue à "bien peu de femmes. Sans elle, mon ami, on aurait découvert la cause de l'accident qui a failli me coûter la vie. Elle s'empressa de me donner du linge et des draps. Je lui dois mon honneur ; mais par là elle a nécessairement appris que j'ai un amant, comme je sais qu elle en a un ëgalement : mais nous ne nous sommes point réciproquement montrées curieuses de connaître nos secrets. La mère M. M. est une femme unique. Je suis certaine, mon cher mari, que vous vous aimez ; cela ne peut être autrement, puisque vous vous connaissez ; mais comme je n'en suis point jalouse, je mérite que tu me dises tout. Cependant je vous plains tous les deux; car tout ce que vous pourrez faire ne pourra servir, je le crains, qu'à irriter votre passion. Tout le couvent te croit malade, et moi je meurs d'envie de te voir. Viens donc au moins une fois. Adieu. »
Malgré l'estime que cette lettre m'inspira, j'en conçus de l'inquiétude; car, quoique je fusse bien sûr de ma chère C. C, cette crevasse pouvait nous exposer à d'autres regards. Je me voyais en outre forcé d'en imposer à cette aimable et confiante amie en lui fifiisant un conte ; car l'honneur et la délicatesse ne me permettaient pas de lui dire la vérité. Je lui répondis de suite que son amitié pour M. M. voulait qu'elle la prévînt de suite qu'elle l'avait vue au parloir avec un masque, et que sur le bruit de son mérite, ayant le désir de la connaître je l'avais fait appeler au parloir, m'annonçant sous un nom supposé, et qu'elle devait se garder de lui dire qui j'étais, mais qu'elle pouvait lui dire qu'elle m'avait reconnu pour être le même qui allait entendre la messe à leur église. Je l'assurai effrontément qu'il n'y avait point d'amour entre nous, sans lui dissimuler que je la trouvais une femme accomplie.
Le jour de sainte Catherine, fote de ma chère C. C, je crus devoir procurer à cette charmante recluse, qui ne
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souflhiit que par moi, le plaisir de me voir. En sortant j*aperçu0, en prenant une gondole, un individu qui me suivait. Je conçus des soupçons et je résolus de les vérifier. Le môme individu, ayant pris une gondole, me suivit. Cela pouvait n*ôtre que Teffet du hasard; mais, me tenant en gard49 contre les surprises, je descends & Venise au jardin du palais Morosini ; mon honmie descend après moi : plus de doute. Je sors du palais et, prenant vers la porte de Flandre, je m*arrôte dans une rue étroite et, mon couteau & la main, j*attends Tespion au détour, et là le saisissant au collet, je le serre contre une encoignure et, la pointe du couteau sur la gorge, je le somme de me dire co qu*il me voulait. Il tremblait, il allait tout me dire, quand par malencontre quelqu*un entra dans la rue. L*espion m'échappa, et je ne sus rien; mais je me tins pour assuré que le même individu se tiendrait dorénavant & une respectueuse distance. Cela me fit sentir qu*il serait facile à un curieux opiniâtre de parvenir À savoir qui j*étais, et )e résolus de ne plus aller à Muran qu*en masque ou de n*; aller que la nuit.
Le lendemain, devant voir ma belle religieuse pour savoir quand elle viendrait souper avec moi & Venise, je me rendis au parloir de bonne heure. Elle vint sans me faire attendre, et la joie se peignait dans tous ses traits. Elle me fit compliment sur ma nouvelle apparition dans leur église. Toutes les religieuses avaient été ravies de me revoir après une absence de trois semaines.
— L'abbesse, me dit-elle, en témoignant sa joie de te revoir, a dit qu'elle était certaine de découvrir qui tu es. Alors je lui contai Thistoire de Tespion, et nous conjecturâmes avec assez de vraisemblance que c'était là le moyen qu'avait la sainte femme de parvenir à savoir qui j'étais.
— Je suis, ma divine amie, décidé à ne plus venir à la messe.
— Ce sera, me dit-elle, une privation pour moi ; mais, dans notre intérêt commun, je ne puis, qu'approuver ta résolution. Alors elle me conta l'histoire de la fente décé-