CHAPITRE xxn
trôs-propres à enflammer Timagination; des sofas élégants et commodes étaient placés à droite et à gauche. A côté se trouvait une pièce octogone, dont les parois, le parquet et le plafond étaient entièrement recouverts de superbes glaces de Venise, et disposés de manière à multiplier dans toutes les postures le couple amoureux qui s*y introduisait. Tout auprès se trouvait une belle alcôve avec deux issues secrètes ; à droite un élégant cabinet de toilette, & gauche un boudoir qui semblait préparé par la mère des amours, et une baignoire en marbre de Carrare. Partout les lambris étaient ciselés en or moulu ou peints en fleurs et en groupes d'arabesques.
Après avoir ordonné de garnir tous les lustres de bougies et de placer du beau linge partout où c'était nécessaire, je commandai, pour deux, le souper le plus somptueux et le plus délicat, sans égard à la dépense, et surtout les vins les plus exquis. Prenant ensuite la clef de la porte d'entrée, je prévins le maître qu'en entrant ni en sortant je ne voulais être vu de personne.
J'observai avec plaisir que la pendule qui était dans l'alcôve avait un réveilleur, car je commençais, en dépit de l'amour, à devenir sujet à l'empire du sommeil.
Tout étant préparé au gré de mes désirs, en amant soigneux et délicat, j'allai acheter les plus belles pantoufles qu'il me fût possible de trouver, et un bonnet de nuit en point d'Alençon.
Le lecteur, je l'espère, ne trouvera pas que je fusse trop minutieux en cette rencontre : qu'il songe que j'allais donner à souper & la plus accomplie des sultanes du maitre de l'univers, et que j'avais dit à cette quatrième Grâce que j'avais un casino. Devais-je débuter par lui donner une mauvaise idée de ma véracité ?
A l'heure fixée, deux heures après le coucher du soleil, je me rendis à mon palais; et il serait difficile d'imaginer la surprise de M- le cuisinier français lorsqu'il me vit arriver seul. N'ayant pas trouvé tout éclairé comme je l'avais ordonné, je lui en fis de durs reproche?, et je lui signifiai que je n'aimais pas à dire deux fois les mêmes choses.
408 ICÉMOIEES DB CASANOVA.
^ Je 06 manquerai pas one autre fois d^exécater les
ordres de monsieur.
— Servez à souper.
— Monsieur a commandé pour deux.
— Servez pour deux, et pour cette foiB soyez présent à mon souper, pour que je puisse vous dire ce que je trouverai bon ou mauvais.
Le souper vint par la roue en bon ordre, deux plats à la fois. Je fis des commentaires sur tout ; mais, au fait, je trouvai tout excellent : gibier, esturgeon, buitres, truffes, vins, dessert ; et le tout servi en belle porcelaine de Saxe et en vermeil.
Je lui dis qu'il avait négligé des œufs durs, des ancboîs et des vinaigres composés pour préparer une salade. U leva les yeux au ciel, conune pour s'accuser d'une grande faute.
Après un souper qui dura deux benres, et qui dut me captiver l'admiration de mon bote, je lui demandai la carte. Il me l'apporta un quart dlieure après, et je la trouvai raisonnable. L'ayant congédié, j'allai me coucber dans le magnifique lit qui était dans l'alcôve, où l'excellent sT per me concilia bientôt le plus doux sommeil qui, sans l'.'ffei; au bourgogne et du Champagne, m'aurait probablement fui en pensant que la nuit suivante je me trouverais au même endroit en possession d'une déesse. Je ne m'éveillai qu'au grand jour ; et, après avoir ordonné pour le soir les plus beaux fruits et des glaces, je partis. Pour m'abréger une journée que le désir devait me faire paraître, très-longue, je jouai, et je vis avec plaisir que la fortune ne me traitait pas moins bien que l'amour. Tout allant au gré de mes vœux, je me plaisais à faire hommage de mon bonheur au génie de ma religieuse.
J'étais au rendez- vous une heure avant le moment fixé, et, quoique la nuit fut froide, je ne m'en ressentis pas. A l'heure précise, je vois venir une barque à deux rames, et un masque en sortir dès qu elle eut touché le rivage. Il parla au barcarol de proue; ensuite il s'achemina vers la statue. A mesure qu'il s'approchait, mon cœur palpitait d'aise;
CIIAPITUE XXII. 409
maïs, ayant remarqué que c'était un homme, je réyite, et je m'en veux de n'avoir pas pris mes pistolets. Cependant le masque fiait le tour de la statue, et m'aborde en me tendant une main amie : je reconnais mon ange. Elle rit de ma surprise, s'attache à mon bras, et, sans nous parler, nous nous acheminons vers la place Saint-Marc, et nous nous rendons à mon casino, qui n'était qu'à une centaine do pas du théâtre Saint-Moïse.
Je trouve tout disposé selon mes désirs ; nous montons* et vite je me débarrasse de mon habit de masque ; Devais M. M. se plaît à se promener en long et en large, et à visiter tous les. recoins du délicieux endroit où elle se yoit ao* cueillie. Enchantée aussi que je contemplasse de toutes les manières les grâ^ces de sa personne, jelle voulait quo j'admirasse dans ses atours l'amant qu'elle avait« EUle était surprise de l'espèce de prestige qui,, malgré son immobilité, lui montrait sa charmante personne de mille manières différentes. Ses portraits multipliés que les glaces lui reproduisaient au moyen de nombreuses bou« gies disposées à cet effet, lui oâraient un spectacle nouveau dont elle ne pouvait détacher ses regards. V'iLrsis sur un tabouret, je contemplais dans le ravissem^,iît;iv ^ l'élégance de sa personne. Un habit de velours ros^, brodé en paillettes d'or; une veste à l'avenant, brodée au métier et d'une extrême richesse; des culottes de ôatinnoir, des boucles en brillants, un solitaire de grand prix au petit doigt, et à l'autre main une bague dont le dessus ne présentait qu'un satin blanc recouvert d'un cristal. Ssibaûtte{\) de blonde noire était d'une beauté remarquable pour la finesse et le dessin. Pour me mettre mieux >à portée de la voir, elle vint se placer debout devant moi. Je visite ses poches. : j'y trouve tabatière d'or, bonbonnière enrichie de perles fines, étui d'Or, lorgnette superbe, mouchoirs de batiste de la plus grande finesse, imbibés plutôt que parfumés des plus précieuses essences. Je considère avec attention la richesse et le travail de ses deux montres, de ses chaînes, de ses breloques étincelantes de petits dia-
(4) Masque.
il. »
410 IfÉMOIRES DB CASANOVA.
mants; enfin je trouve un pistolet : c*était un briquet anglais d*un acier pur et du plus beau fini.
-^ Tout oe que je vois, ma divine amie, est au-dessous de toi; mais je ne puis m*empêcher de faire éclater mon admiration pour Tôtre étonnant, je dirais presque adorable, qui veut te convaincre que tu es bien réellement sa maîtresse.
^ G*est ce qu*îl m*a dit quand jeTai prié de me conduire à Venise et de m*jr laisser. « Amuse-toi, m'a-t-il dit, et jô^ désire que celui que tu vas rendre heureux te convainque qu*il en est digne. »
— G*est un homme étonnant, je le répète, et taillé sur un modèle qui n*a servi que pour lui. Un amant de cette trempe est unique ; et je sens que je ne saurais lui ressembler, conmie je crains de ne point mériter un bonheur doûi je suis ébloui.
— Permets-moi de m*aller démasquer toute seule.
— Sois maîtresse de tes volontés.
Un quart d'heure après, mon amante revint. Elle était coiffée en homme : ses faces, & longues boucles, lui descendaient jusqu'au bas des joues ; ses cheveux, attachés avec un nœud de ruban noir, dépassaient le pli de ses jambes, et ses formes représentaient Antinous : ses habits à la française empêchaient seuls que Tillusion fut complète. J'étais dans une sorte d'enchantement, et mon bonheur me paraissait incompréhensible.
— Non, femme adorable, non, tu n'es pas faite pour un mortel, lui dis-je, et je crois sentir que tu ne seras jamais à moi. Quelque miracle, au moment de te posséder, \iendra t'arracher à mon ardeur. Ton divin époux, peutêtre, jaloux d'un simple mortel, détruira toutes mes espérances. Il est possible que dans un quart d'heure je ne sois plus.
— Es-tu fou, mon ami? Je suis à toi dans l'instant si tu veux.
— Ah! si je veuxl Quoiqu'à jeun, viens I l'amour et le bonheur seront mes aliments.
Elle avait froid, nous nous assîmes auprès du feu; et,