CHAPITRE xxin
aurait raîôon de faire tout ce qu'il lui aurait défendu, parce que le défaut de son organisation serait son ouvrage. Peut-on s'imaginer Dieu affligé pendant le carême?
— Ma charmante ande, tu raisonnes à merveille ; mais Toudrais-tu me dire où tu as appris à raisonner ainsi, et comment, dans un oouvent, tu as fait pour sauter le fossé?
— Oui. Mon ami m'a donné de bons livres, j'ai lu avec application, et la lumière de la vérité a dissipé les ténèbres dont ma vue était obscurcie. Je t'assure que, quand je réfléchis sur moi-même, je me trouve bien plus heureuse d'avoir trouvé quelqu'un qui m'ait éclairé l'esprit que je ne suis malheureuse d'avoir pris le voile ; car le plus grand des bonheurs est sans doute celui de vivre et de pouvoir mourir tranquille ; ce qu'on ne peut guère espérer en écoutant les balivernes dont les prêtres nous cassent la tête.
— Je le crois comme toi; mais je t'admire, car le soin d'éclairer un esprit préoccupé comme le tien devait l'être ne saurait être l'ouvrage de quelques mois.
— J'aurais sans doute vu la lumière beaucoup plus tard si j'avais été moins imbue des préjugés. Un véritable rideau séparait dans mon esprit la vérité de l'erreur, et la seule raison pouvait le faire disparaître ; mais cette pauvre raison, on m'avait fait une loi de la craindre, de l'éloigner, comme si son flambeau avait dû me consumer au iieu de m'éclairer. Dès qu'il m'a été démontré qu'un être raisonnable ne devait se conduire que par ses inductions, je l'ai admise sans restriction, et le bandeau qui me dérobait la vérité s'est déchiré. L'évidence du vrai s'est montrée avec éclat, les sottises ont disparu, et je n'ai pas lieu de craindre qu'elles reprennent le dessus, car chaque jour je me fortifie davantage, et je puis dire que je n'ai commencé à aimer Dieu que depuis que je me suis désabusée de l'idée que les prêtres m'en avaient donnée.
— Je te félicite ; car tu as été plus heureuse que moi, puisque tu as fait plus de chemin en un an que moi en dix.
— Tu n'as donc pas commencé par lire ce que milord
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Brolingbroke a écrit ? Il y a cinq à six mois que je lisaii Ut Sagesse de Charron, et je ne sais comment notre confesseET en fut instruit; mais il osa me dire à contessequbje devais abandonner cette lecture. Je lai répondis que, ma conscience n*en étant pas alarmée, je ne pouvais point lui obéir. — Alors, me répliqusrt-il, je ne vous absoudrai pas* — Je n*en viendrai pas moins à la communion, lui dis-je. Cela le fâcha; et, voulant savoir ce qu'il devait faire, il alla parler 4 Tévéque Diedo. Son Ëminence vint me voir pour m'insÎBuer que je devais dépendre de mon confesseur. Je lui répondis que nous avions des devoirs réciproques, et que la mission d*un prêtre au confessionnal était de m*écouter, de m*imposer une pénitence raisonnable et de m'absoudre; car il ne doit pas même se permettre de me donner des conseils si je ne lui en demande pas. J*ajoutai que, le confesseur étant dans la nécessité d'éviter le scandale, 8*il s'avisait de me refuser Tabsolution, ce qu'il pon- <yait, je n*en irais pas moins recevoir la communion avec lès autres religieuses. L'évéque, voyant qu'il y perdait son latin, ordonna au confesseur de m'abandonner à ma conscience. Cela ne me satisfit pas, et mon amant me fit obtenir du pape un bref qui m'autorise À me confesser à qai je veux. Toutes mes sœurs sont jalouses de ce privilège; mais je ne m'en suis servie qu'une seule fois, comme pour établir un précédent et fortifier le droit par l'exercice da fait : car la chose n'çn vaut pas la peine. Je me confesse toujours au même; et il n'a nulle difficulté à m'absoudrc, car je ne lui dis que ce que je veux.
— Pour le reste, tu t'absous toi-même?
— Je me confesse à Dieu, qui seul peut connaître le fond de ma pensée et juger le degré de mérite ou de démérite de mes actions.
Cette conversation me fit connaître que ma belle était ce qu'on appelle un esprit fort ; mais je n'en fus nullement surpris, car elle avait encore plus de besoin d'apaiser sa conscience que de satisfaire ses sens.
Le dimanche après dincr, je pris une gondole à deux rames, et j'allai faire le tour de Tile de ]\Iuran pour m'as-
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eurèT'dela rîve du casino et pour découvrir la petite porte par où mon amie sortait du couvent : j'y perdis mon temps et ma peine; car je ne connus la rive que dans laneuvaine, et la petite porte que six mois plus tard, encore au risque de ma vie. Nous en parlerons quand nous en serons là.
Dès qu'il en fut temps, je me rendis au temple, et, en attendant Tidole, je m'amusai à examiner les livres d'une petite bibliothèque qui était dans le boudoir. Ils n'étaient pas nombreux, mais ils étaient choisis et bien dignes du lieu. On y trouvait tout ce que l'on a écrit contre la religion et tout ce que les plumes les plus voluptueuses ont écrit sur le plaisir; livres séduisants dont le style incendiaire force le lecteur à chercher la réalité dont ils ne peignent que l'image. Plusieurs in-folio, richement reliés, ne contenaient que des gravures lascives. Leur grand mérite consistait beaucoup plus dans la pureté du dessin, dans le fini de l'exécution que dans la lubricité des attitudes. C'étaient les estampes du Portier des Chartreux, gravées en Angleterre ; celles de Meursius, d'Aloysia Sigea, Toletana, et autres, et toutes d'une beauté remarquable. Une foule de petils tableaux tapissaient en outre les parois du cabinet, et tous étaient des chefs-d'œuvre dans le genre des gravures.
Il y avait une heure que j'étais occupé à considérer tous ces objets,'dontla vue m'avait mis dans une irritation irrésistible, lorsque je vis entrer ma belle maîtresse en habits de religieuse. Sa vue n'était pas un calmant; aussi, sans me perdre en compliments : — Tu viens, lui dis-je, dans l'instant le plus opportun. Toutes ces images amoureuses ont lancé dans mes veines un feu qui me dévore, et c'est dans ton habit de sainte que tu dois y apporter le remède que mon amour te demande.
-~ Laisse-moi m'habiller en habit ordinaire, mon ami; dans cinq minutes, je serai toute à toi.
— Dans cinq nûnutes j'aurai été heureux, ensuite tu iras te tranformer.
--- Mais laisse-moi me débarrasser de ces laines, que je Ti*aime pas.
41s ICÂMOIBBS DB GASAHOTA.
— Non, tu dois recevoir l*faommag6 de mon amour dans le même habit que tu portais quand tu le fis nait^ e.
Elle prononça de Tair le plus humble un Fùxt voluntas tua qu*elle accompagna du plus voluptueux sourire, et elle se laissa tomber sur un sofa ; nous oubliâmes un instant Tunivers. Après cette douce extase, je Taidai à se déshabiller, et bientôt une simple robe de mousseline des Indes transforma mon aimable nonne en une nymphe toute ravissante.
Après un souper délicieux, nous convînmes que nous ne nous reverrions que le premier jour de la neuvaine. Elle me donna les clefs de la porte de la rive, et me dit qu*un ruban bleu attaché & la fenêtre au-dessus me la ferait reconnaître pendant le jour afin que je ne me trompasse pas le soir. Je la comblai de joie en lui disant que j^irais habiter son casino jusqu*au retour de son ami, et pendant les dix jours que j'y demeurai je la vis quatre fois, et je la convainquis que je ne vivais que pour elle.
Je m*amusai à lire et j'écrivais à C. G. ; mais ma tendresse pour elle était devenue tranquille La chose qui m'intéressait le plus dans les lettres qu'elle m'écrivait était ce qu'elle me disait de son amie. Elle me blâmait de n'avoir pas cultivé la connaissance de M. M., et je lui répondais que je no l'avais pas fait, de peur d'être connu, et je l'engageais à garder inviolablement le secret.
Je ne crois pas qu'il soit possible d'aimer au même degré deux objets â la fois, ni de maintenir l'amour en vigueur en lui donnant trop de nourriture ou en ne lui en donnant pas du tout. Ce qui maintenait ma passion pour M. M. dans le même état de force, c'est que je ne pouvais jamais la posséder qu'avec lé plus grand danger de la perdre. — Il est impossible, lui dis-je, qu'une fois ou autre quelque religieuse n'ait pas besoin de te parler dans un instant où tu seras absente. — Non, me disait-elle, cela ne saurait arriver, car rien n'est plus respecté dans le couvent que la liberté que toute religieuse doit avoir de se rendre inaccessible, même à l'abbesse. Il n'y a qu'un incendie qui puisse être â craindre ; car, dans ce cas, tout
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serait dans une horrible confusion, et il ne paraîtrait pas Akturel qu'une religieuse restât paisiblement enfer.*née dans sa cellule pendant qu'elle courrait un si grand danger : alors sans doute on connaîtrait l'évasion. J'ai su gagner la soeur converse et le jardinier, ainsi qu'une autre religieuse, et c'est l'adresse jointe è, l'or de mon amant qui ont opéré ce miracle. C'est lui qui me répond de la fidélité du cuisinier et de sa femme, qui sont commis à la garde du casino. Il est également sûr des deux gondoliers quoique l'un soit inmianquablement espion des inquisiteurs d'État.
La veille de la Noôl elle me dit que son amant allait arriver, et que le jour de Saint-Étienne elle irait à l'Opéra avec lui et qu'ensuite ils passeraient la nuit ensemble.
— Je t'attends, mon doux ami, le dernier jour de Tan, et voici une lettre que je te prie de ne lire que chez toi.
Devant déménager pour faire place à un autre, je fis mon paquet de grand matin, et, quittant un asile où pendant dix jours j'avais eu tant de jouissances, je me rendis au palais Bragadin, où je lus la lettre que voici :
« Tu m'as un peu piquée, mon cher ami, en me disant & propos du mystère que je suis obligée de te faire sur mon amant, que, content de posséder mon cœur, tu me laissais maîtresse de mon esprit. Cette division de cœur et d'esprit me parait purement sophistique et, si elle ne te semble pas telle, tu dois convenir que tu ne m'aimes pas tout entière ; car il est impossible que j'existe sans esprit, et que tu puisses chérir mon cœur s'il n'est pas d'accord avec lui. Si ton amour peut se contenter du contraire, il n'excelle pas en délicatesse. Cependant, comme il pourrait arriver tel cas où tu pourrais me convaincre de n'avoir pas agi à ton égard avec toute la sincérité qu'un véritable amour inspire et peut exiger, je me suis déterminée à te découvrir un secret qui concerne mon ami, quoique je sache qu'il compte entièrement sur ma discrétion. Je vais commettre une trahison, mais tu ne m'en aimeras pas moins ; car, réduite à devoir opter entre vous deux et forcée de tromper l'un ou l'autre, l'amour l'a emporté ; mais
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ne m*en punis pas, car ce n^est pas aveaglément, et ta pè- Siîras les moti& qui ont pu &.ire pencher la balance en ta (aveur.
•» Dès que je me suis sentie incapable de résister & I envie de te connaître de près, je n*ai puma satisfaire qu en me confiant à mon ami, et je n*ai pas douté de sa complaisance. Il conçut de ton caractère une idée trèsavantageuse en lisant ta première lettre, d'abord parce que tu choisissais le parloir pour notre première entrevue, et puis parce que tu m'indiquas son casino de Muran de préférence au tien. Mais il me demanda aussi d'avoir la complaisance de lui permettre d être présent è, notre premier rendez-vous dans un petit cabinet, véritable cachette, d'où Ton peut tout voir sans être vu et entendre tout ce qu'on dit dans le salon. Tu n*as pas encore vu ce cabinet indevinable, mais tu le verras le dernier jour de l'an. Dismoi, mon cœur, pouvais-je refuser cette singulière satisfaction à Thomme qui me montrait tant de complaisance! Je consentis à sa demande, et rien alors n'était plus naturel que de t'en faire un mvstère. Maintenant tu sais que mon ami fut témoin de tout ce que nous fîmes et dîmes pendant la première nuit que nous avons passée ensemble; mais que cela ne te déplaise pas, car tu lui as plu en tout, dans tes procédés comme dans les jolis propos que tu m'as dits pour rire. J'avais bien peur, quand le discours tomba sur son compte, que tu ne dises quelque chose de peu flatteur pour son amour-propre ; mais heureusement il ne put entendre que des choses flatteuses. Voilà, mon cœur, la confession sincère de toute ma trahison ; mais en amoureux sage, tu me la pardonneras d'autant plus qu'elle ne t'a fait aucun tert. Mon ami a la plus grande curiosite de savoir qui tu es. Mais écoute, cette nuitrlà tu fus naturel et tout à fait aimable ; aurais-tu été de même si tu avais su être sous les yeux d'un témoin? ce n'est pas probable; et si je t'avais confié la chose, il est même possible que tu n'jr eusses pas consenti, et peut-être aurais-tu eu raison.
• Maintenant que nous nous connaissons et que tu na