‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 3 sur 235 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

— VoDà, dîs-je sans la regarder, comment on récompense d'ordinaire la sincérité.

— Ce n'est pas sincérité, monsieur, dit-elle brusquement, c'est pure méchanceté. Il n'y aura plus pour vous dans tout le monde des jeux noirs; mais puisque vous les aimez, j'en suis bien aise.

— Yous vous trompez, belle Christine, carj'ai un moyen de savoir la vérité.

— Et quel est ce moyen?

— C'est de les laver avec de l'eau de rose un peu tiède ; et même si, sans cela, la demoiselle pleure, toute la couleur artificielle s'en va.

A ces mots, la scène change comme par magie. La figure de cette belle allé, qui n'exprimait qu'indignation, dépit et dédain, prend un air de sérénité et de satisfaction qui la rend vraiment séduisante. Elle adressa un sourire au curé, qui fut enchanté du changement ; car la voiture gratis lui tenait à cœur.

— Pleure donc, ma nièce, et monsieur rendra justice à tes yeux.

Christine pleura effectivement, mais ce fiit à force de rire.

J'étais au comble de la joie de voir ce genre d'originalité naturelle, et en montant les degrés pour atteindre au rivage, je lui fis une réparation complète, de sorte qu'elle accepta Toifre de ma voiture. Je fis servir un déjeuner et j'ordonnai à un voiturier d'atteler ma belle chaise pendant que nous déjeunerions ; mais le curé dit qu'avant tout il voulait aller dire sa messe.

— Fort bien, lui dis-je, nous irons l'entendre, et dites les prières en mon intention.

En disant cela, je lui mis dans la main un ducat d'argent.

— C'est, mon révérend, ce que j'ai coutume de donner. Ma générosité l'étonna à tel point qu'il voulut me baiser

la main. Il s'achemine vers l'église, et j'offre mon bras à la nièce, qui, ne sachant pas si elle doit l'aocepter ou le refuser, me dit :

— Croyez-vous donc que je ne puisse pas marcher seule?

— Ce n'est pas ça ; mais si je ne vous donne pas le bras, on dira que je suis impoli,

— Et maintenant que je vous le donne, que dira-t-on?

— On dira peut-être que nous nous aimons, et peut-être que nous nous convenons fort bien.

— Et si Ton va dire à votre maîtresse que nous nous aimons, ou bien simplement que vous donnez le bras à une autre fille?

— Je n'ai point de maîtresse, et ne veux plus en avoir, car je ne trouverais pas à Venise une fille aussi belle que vous.

— J'en suis fâchée pour vous, car nous ne retournerons plus à Venise; et quand même, comment faire pour y rester six mois? C'est, avez-vous dit, le temps qu'il faut pour connaître une fille.

— Je payerais volontiers la dépense.

— Oui-dà? dites-le donc à mon oncle, et il y pensera ; car je ne puis y aller seule.

— En six mois, vous me connaîtriez aussi.

— Oh! pour moi, je vous connais bien déjà.

— Vous vous accommoderiez donc de ma personne?

— Pourquoi non?

— Et vous m'aimeriez ?

— Oui, beaucoup quand vous seriez mon mari.

Je regardai cette jeune fille avec étonnement. Elle me semblait une princesse déguisée en paysanne. Son habit de gros de Tours galonné en or était du plus grand luxe, et devait coûter le double du plus bel habit de ville. Ses bracelets, semblables à son collier, complétaient la plus riche parure. Elle avait la taille d'une nymphe, et, la mode des mantelets n'ayant pas encore pénétré au village, je voyais la plus belle gorge qu'il soit possible d'imaginer, quoique son habit fut boutonné jusqu'au cou. Le bas du jupon, richement galonné, ne descendait qu'à la cheville, ce qui me laissait voir le pied le plus mignon et le bas de lajambe la plus fine. Sa démarche juste, sans aucune gêne,

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