‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 20 sur 235 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

papiers, je me rendis à TOpéra, au parterre, où je vis. Baletti qui, m'ajant aperçu, me faisait remarquer en ' contant TafPaire à ses connaissances. Il me joignit à la fin de Topera, et je le menai chez moi. Marine, qui s'était hâtée de rentrer, vint dans ma chambre dès qu'elle m'entendit parler, et je jouis de la surprise de mon aimable Français en voyant la compagne pour laquelle il devait se résoudre à danser le demi-caractère ; car Marine, excellente danseuse, ne pouvait pas s'exposer à danser le sérieux. Ces deux aimables adeptes de Terpsichore, qui ne s'étaient jamais trouvés ensemble, se déclarèrent à table une guerre amoureuse qui me fit faire un souper fort agréable ; car, comme il s'agissait d'un confrère, Marine prit un ton adapté à la circonstance et tout différent de celui qu'elle avait avec les autres hommes. Au reste, Marine ce soir^là se surpassait en gentillesse et en bonne humeur; car elle avait été extrêmement applaudie lorsqu'on avait su l'histoire du prétendu comte Céli.

Il n'y avait plus que dix représentations, et. Marine voulant partir le lendemain de la dernière, nous arrêtâmes que nous partirions ensemble. En attendant je priai Baletti (c'était le nom italien qu'il avait adopté) d'être notre commensal pour tout ce temps. Je conçus pour ce charmant jeune honame une amitié qui a beaucoup influé sur tout ce qui m'est arrivé dans le cours de ma vie, ainsi que le lecteur le verra. Il avait beaucoup de talent comme danseur ; mais c'était la dernière de ses qualités. Il était vertueux, il avait l'âme grande et noble, avait fait ses études et reçu la meilleure éducation qu'on pût dans ce temps-là donner en France à un homme de qualité.

Dès le troisième jour, je m'aperçus que Marine désirait captiver son collègue; et, sentant combien cela serait avantageux à cette jeune fille, je me déterminai à l'aider. Elle avait une chaise de poste à deux places, et je lui persuadai facilement de prendre Baletti avec elle, pour des raisons que je ne pouvais pas lui confier, et qui m'obligeaient d'arriver seul à Mantoue. En effet, si j'y étais

arrivé avec eUe et qu'on m'eût vu, on aurait dit que j'en n. 5

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étals atnonfsax, et je ne le voulais pas. Baletti ftit charmd

de l'offre; mais il roulait absolument payer ses Ërais de

poste, et Marine ne voulut pas y consentir. Les ralsona

que ce jeune homme alléguait étalent fort bonnes, et j'eus

'--■- 'a peine possible à lui faire accepter l'offre de sa

fne. J'en vins pourtant & bout. Je leur promis de

ïndre A dîner et & souper, et au jour fixé je partis

ire avant eux.

ré de bonne heure A CrémoDe, où nous devions coai sortis pour aller faire un tour et j'entrai dans un 'y fla connaissance d'un officier français, et nous (S ensemble pour faire quelques pas. Une femme tnte étant venue A passer en voiture, il s'en approir lui parler, et la dame fit arrêter. Leur colloque rt, après quoi l'ofBcier vint me rejoindre, lui est cotte belle dame? lui dis-je.

'est une femme charmante dont je veux vous conter ïedote digne d'être transmise à la posterité.

I ne me taxerez pas d'exagération, commença-t-îl < dire, car ce que je vais vous conter est connu de

II ville.

nable dame que vous venez de voir est encore plus uêe par son esprit que par sa beauté, et en voici antUlon. Un jeune officier, entre plusieurs qui lui ]t leur cour lorsque le maréchal de Richelieu comit a Gênes, se flatta d'être avec elle mieux que j autres. Un jour, dans ce même café, il conseilla î ses camarades de ne pas perdre son temps à la er; car, dît-il, vous pouvez être sûr de ne jamais ip A rien. Mon cher, lui dit l'autre, je serais beau- [us fondé à vous donner ce conseil A vous-même ; ïi, j'en ai obtenu tout ce qu'un amant favorisé peut inir. Je suis certain qne vous mentez, lui dit l'autre, )ns prie de me suivre. Rien de mieux; mais A quoi it l'indiscret, faire dépendre la vérité d'un duel et »er la gorge, quand je puis vous faire certifier le ? elle-même?

! parie vingt-cinq louis que non, repartit l'incrëdule.

OHAPITRB n« . 51

— Xaccapte la gageure, partons.

I/fls deux contendanta sortent eDsemWo et se rendent directement chez la dame que tous Tenez de Toir, et qui devait déclarer lequel des deux avait gagoé les TÎngt-cinq buis.

Ils la trouvèrent k sa toilette. Eh 1 messienra, leur ditdJe en les Tojant entrer, qori bon vent tous smdne en- «mble A cette henreî

— Une gageure, madame, dit l'inorâdule ) et il n'y a qne Toaa qui puissiez être l'arbitre du différend qui la cause. Honsienr se vante d'avoir obtenu de Tous tout ce qu'une iemme peat accorder A l'amant préféré i je lui ai donné un démenti formel qui allait être suivi d'un duel, lorsqu'il m'a proposé de me le faire certifier par Tous-inéme. J'ai gagé vingt-cinq louis que vous n'en conviendriez pas, et tl A accepté le pari. Madame, prononcez.

— Vous aTez perdu, monsieur, lui dit-elle; mais actuellement je TOUS prie l'un et l'autre de sortir de chez moi, et je TOUS préTiens que si tous osez y reparaître vous pourrez tous en repentir*

Les deux étourdis sortirent très- mortifiés. L'incrédule paja; mais, TiTement piqué, il traita le vainqueur de fat, et huit jours' après il le tua en duel.

Depuis ce temps-là la dame va an casino, voit la société ; mais elle ne reçoit plus chez elle, et elle vit trèsbien avec son mari.

— Comment le mari a-t-il pris la chose?

— Au mieux, en homme d'esprit. Il a dit que si sa femme en avait agi autrement il se serait divorcé; car

irsonae n'en aurait douté.

i mari est sage. Il est certain que si sa femme Dune un démenti à l'imprudent indiscret, il aurait t gageure; mais en riant il aurait soutenu son et tout le monde l'aurait cru. En le déclarant UT, elle a coupé court, et elle a arrêté un jugeli l'aurait déshonorée. L'indiscret eut un double il a payé de sa vie, mais son adversaire ne fut us indélicat que lui; car, en pareille matière, les

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gens bien nés ne se permettent point de gageures. Si celui qui parie que oui est un imprudent, celui qui parie que non est une dupe. J*aime la présence d*esprit de la dame.

— Mais qu'en croyeas-voust

— Je la crois innocente.

— Je le crois comme yons ; et telle est l'opinion générale, qu'on semble la traiter partout mieux qu'auparavant. Présentez- vous au casino, vous vous en convaincrez, et je vous la ferai connaître.

J'engageai cet ofScier à souper avec nous, et sa société rendit la soirée fort agréable. Dès qu'il fat parti, je vis avec plaisir que Marine était susceptible d'observer les convenances ; elle avait pris une chambre pour eUe, afin de ne pas blesser son respectable camarade.

Arrivé à Mantoue, j'allai me loger à l'hôtel Saint-Marc ; ®t Marine, que j'avais prévenue que mon intention était de la voir rarement, alla se loger dans le quartier que l'entrepreneur lui avait destiné.

L'après-midi du même jour, étant allé me promener hors de la ville, j'entrai chez un libraire pour voir ce qu'il y avait de nouveau. La nuit étant survenue sans que je m'en aperçusse, on me prévint qu'on voulait fermer le magasin, et je sortis. A quelques pas de là une patrouille m'arrête, et l'officier qui la commandait me dit que, n'ayant point de lanterne et deux heures étant sonnées (1), il était obligé de me conduire au corps de garde. J'eus beau dire qu'étant arrivé ce jour-là même j'ignorais l'ordonnance, il me f«ilut céder.

Arrivé au corps de garde, l'officier me présente & son capitaine, grand et beau jeune homme, qui me reçut de l'air le plus jovial. Je le prie de vouloir bien me faire reconduire à mon auberge, ayant besoin de me reposer. Il me répond en riant : Non, parbleu, car je veux vous faire passer avec moi une joyeuse nuit, et en bonne compagnie. Rendez l'épée à monsieur, dit-il au sous-offîcier

(4) Deux heures après le oucher du soleil.

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