CHAPITRE XXIII
clvllîsâtîdn et Teffet des préjugés de la jeunesse, la plupart des hommes répugnent à se laisser Toir dans ces momentslà ; mais ceux qui ne sauraient alléguer de bonnes raisons de cette répugnance doivent participer un peu de la nature du chat : au reste, ils peuvent en avoir de bonnes, sans pour cela se croire obligés de les faire connaître, si ce n'est à la femme qui s'y trompe. J'excuse de tout mon cœuf CeUx qui savent qu'ils n'exciteraient que la pitié des spectateur? ; mais nous savons que noua ne saurions exciter ce triste sentiment. Tout ce que tu m'as dit de ton ami în*assure qu'il partagera nos plaisirs. Mais sais-tu ce qui arrivera? L'ardeur de nos feux allumera la sienne, et, j'en Buis fâché pour cet excellent homme, il n'y pourra plus tenir, et il viendra se jeter à mes genoux pour me deman<* der de lui céder ce qui seul peut calmer son irritation. Que faire si cela arrive ? té céder? je ne pourrais guère m'y refuser de bonne grâce; mais je m'en irais, car il me fierait impossible d*êtrô tranquille spectateur.
» Adieu donc, mon ange; tout ira bien. Prépare-toi à la lutte athlétique que nous devons nous livrer et compte gtir un être fortuné qui t'adore. *»
Je passai les six jours de vacance avec mes amis à la redoute qu'on ouvrait dans ce temps-là le jour de Saint- Êtienne, et ne pouvant y tailler, car il n'était permig qu'aux patriciens en robe de tenir la banque, j'y jouai matin et soir et j'y perdis continuellement ; car qui ponte doit perdre. La perte de quatre à cinq mille sequins qui faisaient toute ma richesse, loin de refroidir mon amour^ sembla lui donner une nouvelle ardeur.
A la fin de 1774, le grand conseil fit une loi qui défendit tous les jeux de hasard et dont le premier effet fut de faire fermer le ridotto. Cette loi fut un véritable phéno* m^ne, et lorsqu'on retira les votes de l'urne, les sénateurs s'entre-regardaient d'une. manière qui montrait la stupéfaction. Ils avaient fait une loi qu'ils n'avaient point pu faire, car les trois quarts des votants n'en voulaient pa^ et pourtant les trois quarts des votes furent en faveur i la loi. On disait qud c'était un miracle de saint Marc invo-
que par monsignor Flangini, alors grand correcteur, an* jourd*hai cardinal, et par les trois inquisiteurs d*£tat.
Au jour marqué, je me trouvai au rendez-vous à Theure ordinaire et mon amie ne me fit pas attendre. Elle était dans le cabinet, où elle avait eu le temps de s*habiller, et dès qu elle m'entendit, elle vint à moi, mise avec une élégance rare, et me dit :
Kami n*est pas encore à son poste; mais dô8 qu'il 7 sera, je te ferai signe de Fœil.
— Où est donc ce mystérieux cabinet?
— Le voilà. Observe le dossier de ce canapé qui tient & la paroi. Toutes ces âeurs en relief ont un trou dans le centre qui communique au cabinet qui est derrière. Il y a un lit, une table et tout ce qu*il faut À quelqu'un qui veut 7 passer la nuit en 8*amusant à regarder ce qu*on fait ici. Je te le ferai voir quand tu voudras.
— Est-ce ton amant qui Ta fait faire?
— Non, certainement ; car il ne pouvût pas prévoir qu*il en ferait usage.
— Je comprends que ce spectacle puisse lui faire un grand plaisir ; mais ne pouvant pas te posséder dans un moment où la nature lui en fera un besoin impérieux, que fera-t-U?
— Ce sont ses affaires. II est d'ailleurs le maître de partir s'il s ennuie, ou de dormir s'il a sommeil; mais situ joues au naturel, il ne s'ennuiera pas.
— Je le serai, excepté que je serai plus poli.
— Point de politesse, je t'en supplie; car si tu es poli» adieu le naturel. Où as-tu vu, je t'en prie, que deux amants, livrés à toute la fureur de l'amour^ s'avisent d'observer la politesse?
— Tu as raison, mon cœur; mais j'aurai de la délicatesse.
— A la bonne heure, cela ne gâte rien ; mais conmie les autres fois seulement. Ta lettre m'a fait plaisir; tu as traité la matière en homme expert.
J'ai dit que mon amante était mise avec une élégance remarquable, mais j'aurais dû ^goûter que cette élégance
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était celle des Grâces et qu'elle ne dérobait rien à la simplicité et à Faisance. Je trouvai seulement extraordinaire qu'elle eût mis du fard, mais cela me plut parce qu'elle rayait mis à la façon des dames de Versailles. L'agrément de cette peinture consiste dans la négligence avec laquelle on l'applique sur les joues. On ne veut pas que ce rouge paraisse naturel, on le met pour faire plaisir aux jeux qui voient les marques d'une ivresse qui leur promet des égarements et des fureurs enchanteresses. Elle me dit qu elle en avait mis pour faire plaisir au curieux qui l'aimait beaucoup.
— A ce goût, lui dis-je, je devine qu'il est Français.
A ces mots elle me ût un signe : l'ami était au posto. C'était le moment où la comédie commençait.
— Plus je te regarde, mon ange, et plus je te trouve digne de mes adorations.
— Mais tu es persuadé que tu n*adores pas une divinité cruelle?
— Aussi ne fais-je point des sacrifices pour t'apaiser, mais bien pour t'enflammer. Tu vas sentir toute la nuit l'ardeur de ma dévotion.
— Tu ne me trouveras pas insensible à tes sacrifices.
— Je les conunencerais desuite, mais je pense que, pour mieux en assurer l'efficacité, il faut que nous soupions ; car je n'ai pris aujourd'hui qu'une tasse de chocolat et une salade de blancs d'œufs assaisonnée à l'huile de Lucques et au vinaigre des Quatre- Voleurs.
— Mais, mon ami, quelle folie! tu dois être malade?
— Oui, dans ce moment ; mais je me porterai à merveille quand je les aurai distillés un à un dans ton âme amoureuse.
— Je ne croyais pas que tu eusses besoin de stimulant.
— Qui pourrait en avoir besoin avec toi? mais j'ai une crainte raisonnée ; car s'il m'arrivait de brûler l'amorce sans que le coup partît, je me brûlerais la cervelle.
— Mon cher brunet, ce serait sans doute un malheur, mais il n'j aurait pas là de quoi se désespérer*
— Tu penses que j'en serais quitte pour revenir à la cbarget
4)86 MÊMOWBS DB CASANOVA. "^ ^
-— Sans doate.
Pendant que nous nous amusions à ce dialogue édifiant, le couvert avait été mis et nous pous mimes a table, Ella mangea pour deux et moi pour quatre, car notre excellent appétit était relevé par la délicatesse des mets. Le dessert somptueux fut servi en vermeil, semblable aux deux flambeaux qui portaient chacun quatre bougies. Voyant que j'en admirais la beauté :
<— C'est, me dit-elle, un présent que m*a fait mon ami.
— C'est un présent magnifique : t'a-t-il aussi donné les mouchettes?
— Non.
— Cela nie porte à croire que ton ami est un grand seigneur.
-^ Comment donct
— C'est que les grands ne savent pas qu'on mouche.
— Nos bougies ont des mèches qu'on n'a jamais besoin de moucher.
— Dis-moi qui t'a appris le français!
— C'est le vieux La Forest. J'ai été son élève pendant six ans. Il m'a aussi appris à faire des vers ; mais tu sais une foule de mots que je ne lui ai jamais entendu prononeer, comme à gogo^ fntstratoire, rater^ dorloter : qui te les a appris?
— La bonne compagnie de Paris et surtout les femmes.
Après avoir fait du punch, nous qous amusâmes â. manger des huîtres de la manière la plus voluptueuse pour deux amants qui s'adorent : nous les humions tour à tour après les avoir placées sur la langue. Lecteur voluptueux, goûtez-en et dites si ce n'est pas la sans doute le nectar des 4ieux.
Enfin, le temps de la plaisanterie étant fini, il fallait songer a des plaisirs plus substantiels, et je le lui rappelai. Attends, me dit-elle, je vais changer de robe, dans un instant je suis a toi. Resté seul et ne sachant qu3 faire, je me mis à fouiller dans les tiroirs de son bureau. Je ne touchai point a plusieurs lettres que j'y vis ; mais ayant trouvé une boîte avec certaines gaines préservatrices