CHAPITRE rXTV
thlai 9e peut» mon cbarmant brunet, mais en attendant je gui3 charmée de ni*étre surpassée et d avoir fait une si douoe expérience de ma force. Sans toi, mon cœur, j'aurais v^cu sans me connaître, et j^ me demande s'il serait possible que la nature eût produit une femme qui pût demeurer insensible entre tes bras, eu plutôt de ne pas re^ cevoir contre ton sein une nouvelle vie? Je fais plus que t'airaer, que te chérir : je t'idolâtre, et ma bouche, espérant rencontrer la tienne, lance mille baisers qui se perdont dans lair. Je brûle d'avoir ton divin portrait pour étancher par une douce erreur le feu qui dévore mes lèvres amoureuses. J'espère que le mien te sera également cher, car il me semble que la nature nous a créés Fun pour Tautre, et je maudis TinStant fatal où j'j ai mis un .obstacle volontaire. Je t'envoie ci-incluse la clef de mon secrétaire. Visite-le et prends qe que tu trouveras avec ces mots : A mon ange. C'est un petit présent que mon ami veut que je te fasse en échange de la magniâque coiffe de nuit que tu m'as donnée. Adieu. »
La petite clef incluse dans la lettre appartenait  un ëcrin qui était dans le boudoir. Impatient de voir de quelle nature était le présent que son ami rengageait à me faire, j'ouvre et je trouve un paquet contenant une lettre et u, étui en maroquin. Voici la lettre :
« Ce qui, je l'espère, te rendra cher ce présent, c'est le portrait d'une femme qui t'adore. Notre ami en avait deux, mais l'amitié qu'il a pour toi lui a inspiré l'heureuse idée de se dessaisir de l'un en ta faveur. Cette boîte renferme mon portrait en double sous deux différents secrets : en détachant le fond de la tabatière en long, tu me verras en religieuse ; ensuite, en poussant l'angle, tu verras s'ouvrir un couvercle a charnière, et lÀ je m'offrirai à. tes yeux dans l'état de simple nature. Il est impossible, mon doux ami, que jamais femme t'ait aimé comme je t'aime. Notre ami attise ma passion par la manière flatteuse avec laquelle il s'explique sur ton compte. Je ne puis décider si je suis plus heureuse en ami qu'en amant, car je ne saurais rien imaginer au-dessus de l'un et de l'autre. »
432 MÉMOIRES 1>m CASANOVA.
L'étui contenait une tabatière d*or, et qnelqiies.brins de tabac d*Espagne prouvaient qu'on 8*en était servi. Je suivis les indices de la lettre et je vis d'abord mon amante en religieuse, debout et en demi-profil. IjO second fond me la montra toute nue étendue sur un matelas de satin noir» datas la posture de la Madeleine du Cïoreggio. Elle regardait un Amour, ayant le carquois à ses pieds et se tenant gracieusement assis sur les habits de religieur>e. C'était un présent si beau que je ne m*en croyais pas digne. Je lui écrivis une lettre où la plus vive reconnaissance se mêlait aux expressions dû plus ardent amour. Le coffiret renfermait dans des tiroirs tous ses diamants et quatre bourses remplies de sequins. J'admirai sa confiance et son noble procédé; je refermai l'écrin, laissant tout religieusement à sa place, et je retournai à Venise. Si j'avais su et pu me soustraire à l'empire de la fortune en cessant de jouer, j'aurais été heureux de tout point.
Mon portrait étant monté avec une rare perfection et étant &it pour être porté en sautoir, je le suspendis & six aunes de chaîne de Venise à maille d'Espagne et j'en fis par 1& un présent fort noble. Le secret était dans l'anneau par lequel on le suspendait, ce qui le rendait très-difficile à deviner; mais il fallait le tirer avec force et d'une certaine façon pour que le ressort partit et mit & découvert mon image. En le refermant on ne voyait que l'Annonciation, et c'était alors une belle parure pour une religieuse.
Le soir du jour des Rois, ayant mon médaillon dans ma poche, j'allai de bonne heure me mettre en sentinelle auprès de la belle statue élevée au héros Colleoni après qu'on l'eut fait empoisonner, si l'histoire secrète ne ment pas. Sit divus^ modo non vivics (1), est une sentence du monarque éclairé, qui durera tant qu'il y aura des rois.
A deux heures précises (2) je vis mon amante sortir de la gondole, habillée et très-bien masquée en femme. Nous allâmes à l'opéra & Saint- Samuel, et à la fin du second
(4) Qa'U soit dîTinisé, pourya qu'il ne soit plas. {% Deax heures après le coucher du soleil.