‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 205 sur 235 · CHAPITRE xxnr · texte numérisé non relu

CHAPITRE xxnr

ballet nons allâmes au ridotto^ où elle s^amnsa beaucoup à regarder toutes les dames patriciennes, qui seules avaient le privilège de s'asseoir à visage découvert. Après nous être promenés une demi-heure, nous passâmes dans la salle des grands banquiers. Elle s*arréta devant la table du seigneur Mocenigo, qui, dans ce temps-lâ, était le plus beau de tous les joueurs patriciens. N*ajant point de jeu, il se tenait nonchalamn^ent penché vers Toreille d'une dame masquée que je reconnus : c'était M'^^.Marie Pitani, dont il était l'adorateur.

M. M. m'ayantdeniandésije voulaisjouer» et lui ayant répondu que non :

— Je te prends À moitié, me dit-elle.

Et, sans attendre de réponse, elle tire une bourse et met sur une carte un rouleau d'or. Le banquier, sans se déranger, mêle, taille, et mon amie gagne sa carte et le rêva au paroli. Le banquier paye, puis prend un autre jeu de cartes et continue de parler â sa dame^ se montrant indifférent à quatre cents sequins que ma belle avait déjà placés sur la même carte. Le banquier continuant à causer, M. M. mé dit en bon français :

— Notre jeu n'est pas assez fort pour intéresser, monsieur; allons-nous-en.

Elle ôte sa carte, et je ramasse Ter que je mets dans mes poches sans répondre â monsieur, qui me dit ;

— Votre masque est vraiment trop intolérant.

Je rejoins ma belle joueuse, qui était entourée.

Bientôt nous nous arrêtâmes devant la banque du seigneur Pierre Marcello, charmant jeune homme qui avait À son côté M™* Venier, sœur du seigneur Momolo. Mon amante joue; elle perd cinq rouleaux de suite. N'ayant plus d'argent, elle prend dans ma poche l'or À pleines mains, et en quatre ou cinq tailles elle met la banque à l'agonie. Elle quitte, et le noble banquier la salue en lui faisant compliment sur son bonheur. Après avoir serré tout l'or gagné, je lui donne le bras et nous partons : mais, m'apercevant que des curieux nous suivaient, je pris une

gondole de trajet que je fis aborder où je voulus. C'est II. hi

m MâMOIRES ht CASANOVA

ainsi qa*à t^enise on échappe toujours Aux regards inves* tigateurs.

Après avoir soupe, je comptai notre gain, et je me trontai, pour ma part, en possession de mille sequins* Ajant mis le reste en rouleaux, mon ainie me pria de les lai mettre dans son petit coffret avec les autres. Quand cette besogne fut faite, je tirai mon médaillon de ma poohe et je le lui passai en sautoir, ce qui lui causa la joie la plus Vive. Après s'être longtemps évertuée à chercher le ressort sans pouvoir le découvrir, je lui en montrai le seeret« elle me trouva très-ressemblant.

Réfléchissant que nous n'avions que trois heures & pouvoir consacrer aux mystères de l'amour, je la priai de me permettre d'en profiter.

— Oui, me dit-elle, mais sois sage, car notre ami prétend que tu peux rester mort sur-le-champ.

— Et pourquoi te croit-il exempte du même danger, quand tes extases sont bien plus fréquentes que les miennes?

— Il dit que la liqueur que noua distillons ne part point du cerveau comme chez vous, et que les parties génératHcés de la femme n*ont aucun contact avee l'intelligence. D'où il suit, dit-il, que l'enfant n*est point fils de la môte â l'égard du cerveau, qui est le siège de la raison, mais biéb du père ; et cela me semble vrai. Dans cet acte important, la femme h'a tout au plus que la raison qui lui est nécessaire, et il ne lui en reste pas pour en donner une dose ft l'être qu'elle produit.

— Ton ami est savant. Mais sais-tu que ce raisonnement m'ouvre singulièrement les yeux? Il est évident que, si cd système est vrai, il fkut pardonner aux femmes toutes les folies qu'elles font à cause de l*amour, tandis que l'homme est inexcusable, et je Serais au désespoir s'il m'arrivalt de te rendre tnôre.

— Je le saurai avant longtemps, et, si cela est, tant tiiicux. J'ai pris mon parti.

— Et (iuel ost-il?

— De urabandonner entièrement à vous deux, et je suis

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dure que hî Ftin ni laatre ne me laisserait accoucher au CouVéni.

^ Ce gérait un évdtiemënt fatal qiii déciderait de notre destinée. Je t'enlèverais et j'irais t'épouser en Angleterre.

— Mon ami pense qu'oh pourrait gagner un médecin, qui, m'attribuant une maladie de son invention, m'ordonnerait d'aller prendre les eaux minérales sur les lieux, te que révêqiife pourrait permettre. Aux eaux, je guérirais , puis je reviendrais ici ; tnais j*àimerais bien mieux que nous unissions nos destinées jusqu'à la mort. — i)istnoi, ami, poUi*rais-tu vivre â ton aise partout comme ici?

— Hélas ! tnon cœur, non; mais, avec toi, pourrais-je me trouver malheureux? Nous reviendrons sur ce sujet quand il en sera temps. Allons nous coucher.

— Allons. Si j'ai un fils; mon âmi veut s'en charger en qualité de père. ...

— Pourra-t-il éé figurer qu'il Pestî

— Vous pourrez vous en flatter toiié deux ; mais qucl- (|ue ressemblance me décèlerai le véritable auteur,

— Oui, si, par exemple, avec le temps, il sait faire des verdi tu jugeras que c'est â lui qu'il appartient.

— Qtil t'a dit qu'il sait faire des vers?

— Conviens qu'il a fait les six que tu à§ écrits en réponse Htiî iniehs.

— Je ine garderai bien dé convenir d*iin pareil men- Éonge ♦ car, bons ou mauvais, ils ôottt un fruit de mon cru^ et, pour que tù n'en doutes plus, je veux t'en convaincre stir-te-champ.

^ Oh ! point du tout; je t*eh crois sur parole, et allons nous coucher, ott l'Amout ta appeler eh duel le dieu du Parnasse.

— C'est bon, maià prends ce crajrôn et écris ; je suis ApoUoiij Sois l'Amour.

Je lie me baUrai pas ; je te cède la place, Si Vénus est ma sœur^ l'Âmoar est dd ma vkcèi Je sais faire des vers. Uû instant de perdu Itoffénàé point rAiiidur, si je l'ai couvaiucùi

436 HÊMOIRBS DB CASANOVA.

— Je te demande pardon à genoux, ma divine amie; mais ponvais-je supposer tant de talent dans une jeune Vénitienne de vingt^leux ans et sortout élevée dans un couvent?

— Je suis insatiable de me montrer de plus en plus digne de toi. M*as-tu trouvée prudente au jeu f

— Prudente à fedre trembler le banquier le plus intrépide.

— Je ne joue pas toujours de cette force ; mais je t'avais mis de moitié et je défiais la Fortune. Pourquoi n'as-tapas joué?

— Parce que j*ai perdu quatre mille sequins la semaine dernière, et que je me trouvais sans argent ; mais demain je jouerai et la fortune me sera favorable. En attendant, voici un petit livre que j*ai pris dans ton boudoir. Ce sont les postures de Pierre Arétin : je veux en exécuter quelques-unes.

— La pensée est digne de toi ; mus il y en a d*inexécutables et même d^insipides.

— C'est vrai; mais j*en ai cboisi quatre de trôs-intéressantes.

Ce fut à ces délicieux travaux que nous passâmes le reste de la nuit jusqu'au moment où le carillon de la pendule nous prévint que nous devions nous séparer. Je conduisis mon adorable nonne jusqu'à sa gondole, ensuite j'allai me coucher, mais sans pouvoir dormir. Je me levai pour aller payer quelques dettes criardes, car Tan des plus grands plaisirs que puisse, selon moi, goûter un dissipateur, est de payer certaines dettes. L*or que mamsûtresse m*avait gagné me porta bonheur, car je ne passai pas un seul jour du carnaval sans gagner.

Trois jours après la fête des Rois, étant allé au casino de Muran pour mettre dans Técrin de M. M. une douzaine de rouleaux, la concierge me remit une lettre, etj*en avais reçu une de C. C. quelques instants auparavant par l'entremise de Laure.

Ma nouvelle amante, après m'avoir donné des nouvelles de sa santé, me priait de m'informer auprès de mon oift-

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Tre sî par hasard il n'avait pas monté une bague qui pot^ tait au chatdh saiAte Catherine, laquelle, sans dotitëi devait aussi i*ecouvrir un portrait : elle déi^ii*àit eti apprendre le secret. C'estj nié disait-elle, une jeùtié et hmé pensionnaire, mon amie, qui a cette bague. Il doit y âvoi!* un secret, mais elle Tignore.

Je lui répondis que je ferais exactement ce qu'elle me demandait. Mais voici la lettre de C. C. Elle est assti:^ plaisante par rapport à l'embarras où elle me mettait.' Cette dernière était de fraîche date ; celle de M. M. avait été édrite deux jours plus tôt.

«Ah! que je suis contente, mon cher petit mari! tti â.imes la mère M. M., ma chère amie. Elle a un médaillon gros comme une bague, et elle ne peut l'avoJr reçu que de toi : je suis sûre que sdus l'Annonciation se trouve tdti image chérie. J*ai reconnu le pinceau du peintt'e ; car c*^st évidemment le même qui a fait lô médaillon. Je sliis trèssûre que c*est de toi que la mère M. M. tient ce préëelit. Satisfaite de savoir tout, je n'ai pas voulu risqtler de lui faire de la peine en lui disant que je connaissais ëoU Secret; mais ma chère amie, oti plus franche ou plus èur rieuse, n'en a pas agi ainsi. Elle m*a dit qu'elle est sût'ô que la sainte Catherine n'est là que pour servir de couvercle au portrait de mon amant. Je lui ai dît, ne pouvant faire mieux, qu'eifectlvement la bague était un don de mon amant ; mais que je ne savais pas qu'elle pût renfermer son portrait. Si la chose est ainsi, m'a-t-elle dit, et si cela ne te fait pas de peine, je tâcherai de découvrit* lô secret; ensuite je te ferai auséi connaître le mien. Certaine qu'elle ne le trouverait pas, je lui al donné ina bagUeeU M disant que cette découverte më ferait grand plaisir.

» Ma tante m'ayant fait appeler dans cet instant,' je lui ai laissé la bague, qu'elle me rendit après dîner eh me disant qu'elle n'avait pu deviner le secret, mais qu'elle persistait à croire qu'il y en avait un. Je t'assUre que jamais elle ne me trouvera complaisante sur ce point; car si elle te voyait, elle devinerait tout et je me verrais obligée de lui dire qui tU es. Je suis fâchée d'êtl'e forcée à

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