‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 207 sur 235 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

xnents celuî qui cache le mieux les formes et l'allure; il a aussi Tavantage, au moyen d'un grand bonnet, de cacher les cheveux, et la gaze blanche qui couvre le visage empêche qu'on ne reconnaisse la couleur des yeux et des sourcils : mais, pour que les vêtements ne gênent point les mouvements du masque, il faut n'avoir rien dessous, et par la saison d'hiver un simple fourreau de toile a bien des désagréments. Je n'en tins nul compte; et, après avoir pris un potage, je monte en gondole et je me rends à Muran. Je n'avais point de manteau, et dans mes poches je n'avais que mon mouchoir, ma bourse et la clef du casino.

J'entre : le parloir était plein : mais je dus à mon accoutrement que chacun s'empressa de me faire place, car à Venise il est extrêmement rare de voir un Pierrot. Je m'avance marchant en nigaud, selon le caractère exigé du costume, et je vais me placer dans le cercle où l'on dansait. Après avoir considéré les polichinelles, les pantalons, les arlequins et les scaramouches, je m'approchai des grilles et je vis toutes les religieuses et les pensionnaires, les unes assises, les autres debout, et, sans m'arrêter sur aucune en particulier, je vis mes deux amies ensemble trèsattentives à la fête. Je ôs ensuite le tour de la salle, toisant de la tête aux pieds le premier venu et étant très* considéré de tous.

Je m'attachai à une jolie Arlequine en lui prenant nigaudement la main pour lui faire danser un menuet. Tout le monde se mit à rire et nous fit place. Ma danseuse dansa à merveille selon le masque qu'elle portait, et moi selon le mien : je fis rire toute la compagnie. Après le menuet, je dansai douze furlanes avec la plus grande vigueur. Hors d'haleine, je me laissai tomber en faisant semblant de dormir; et dès que je me mis à ronfler, tout le monde eut Tair de respecter le sommeil de Pierrot. On dansa une contredanse qui dura une heure et dont je crus ne devoir pas me mêler; mais, dès qu'elle fut achevée, voilà un Arlequin qui, avec l'impertinence permise à son costume, vient me fesser d'importance à grands coups de batte. C'est l'arme d'Arle-

440 HÉMOTRBS BB CASANOVA.

quin. En mfa qualité de Pierrot n*ajant point d'armes, je le saisis à la ceinture, et je le porte partout autour du parloir en courant, tandis qu'il continuait à me frapper de sa batte. Je le dépose ensuite, et, lui ayant arraché sa batte, je place lestement son Arlequine sur mes épaules, et à coups redoublés je le chasse devant moi au milieu des risées des spectateurs et des cris de l'Arlequine, qui craignait que je ne tombasse et que dans ma chute je ne fisse voir à rassemblée son extrait baptistaire. Elle avait raison ; car voilà un sot Polichinelle qui vint par derrière me faire un croc-en-jambe, et force me fut de tomber. Tout le monde le hua. Je me lève, et, fort piqué, j'entame avec cet insolent une lutte dans toutes les règles. Il était de ma taille, mais maladroit, et ne sachant se servir que de sa force ; je le renversai, et, le secouant vigoureusement dans tous les sens, je lui fis perdre sa bosse et son ventre postiches. Au bruit des risées et au claquement des mains de toutes les religieuses qui n'avaient jamais vu un spectacle pareil, je saisis le moment, je fends la foule et je m'esquive.

J'étais tout en nage et le temps était froid ; je me jette dans une gondole et, pour ne pas me refroidir, je descends à la redoute. J'avais encore deux heures devant moi avant de devoir me rendre & Muran, et il me tardait de jouir de la surprise de ma belle religieuse quand elle verrait devant elle M. Pierrot. Je passai ces deux heures à jouer à toutes les petites banques, gagnant, perdant et faisant mille folies en toute liberté, sûr de n'être connu de personne; jouissant du présent, bravant l'avenir, et me moquant de tous ceux qui emploient toute leur raison à prévenir le malheur qu'ils redoutent, tout en détruisant le plaisir actuel dont ils pourraient jouir.

Voilà enfin deux heures qui sonnent et qui m'avertissent que l'Amour et Comus m'appellent pour me donner de nouvelles jouissances Mes poches pleines d'or et d'argent, je sors je vole à Muran, j'entre dans le sanctuaire et j'aperçois ma divinité appuyée contre la cheminée. Elle était en habit de religieuse, je m'en approche en tapinois pour jouir da sa surprise; je la fixe, et je reste coname pétrifié.

Page 1