‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 208 sur 235 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

L'objet Jïue je vois n'est pas M. M.

C'est C.C., habillée en nonne, qui, plus étonnée que moi, ne pousse pas un soupir, no prononce pas une syllabe, ne fait pas ua mouvement. Je me jette sur un fauteuil pour me donner le temps de me remettre de mon étonnemept. L'aspect de C. C. m'avait anéanti, et mon âme était stupéfaite comme mon corps : je me sentais dans un labyrinthe inextricable.

C'est M. M. , me disais-je, qui me joue ce tour-là; mais commenta-t-ellefaitpoursavoirquejesuissonamanlîC. C. a-t-elle trahi mon secrets Mais si elle m'a trahi, de quel front a-t-elle pu se priver du plaisir de me voir et se faire remplacer ici par sa rivale? Ce ne peut pas être là une marque de complaisance, car on ne la pousse pas à en point. Je n'y vois qu'une marque de mépris, qu'une offense gratuite.

Mon amour-propra s'évertua pour trouver des raisons capables de réfuter lapossibilité de ce mépris, mais en vain. Absorbé dans ce ténébreux mécontentement, je me crus joué, trompé, méprisé, et Je passai ainsi une demi-heure morne et taciturne, les yeux flsés sur C. C, ne disant pas un met, elle, osant à peine respirer, embarrassée, interdite, et ne sachant en présence de qui elle se trouvait; car elle ne pouvait tout au plus que me reconnaître pour le Pierrot qu'elle avait vu au bal.

Amoureux de M. M., et n'étant allé là que pour elle, je ne me trouvais pas disposé & prendre le change, quoique je fasse loin de mépriser C, C, dont le mérite était pour le moins aussi (^rand que celui de M. M, Je l'aimais tendrement, je l'adorais ; mais dans ce moment-là ce n'était pas elle que je voulais, parco que de prime abord sa présence m'avait semblé une sorte de mystification. Il me semblait qu'en prenant le parti de fêter C. C.,je me manquais à moi-même ; je me disais que mon honneur s'opposait & ce que je me prêtasse k cett« supercherie. En outre sans m'en rendre raison, j'étais bien aise de pouvoir reprocherft M. M, une indifférence étrangère à l'amour, et je roulais agir de manière qu'elle ne pût jamaisjuger qu'elle

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m'eût fait un plaisir. Ajoutons à cela que je croyais M. M dans le cabinet, et peut-être Tami avec elle.

Il fallait que je prisse un parti, car je ne pouvais point passer là toute la nuit en costume de Pierrot et dans un continuel silence. Je pensai d*abord à m'en aller, d'autant plus que C. C. ni son amie ne pouvaient être certaines que Pierrot et moi nous fussions une seule et même personne; mais bientôt rejetant cette idée avec horreur, je pensai à la mortelle douleur qu'en éprouverait la belle âme de C. C. quand elle parviendrait à savoir que j'étais Pierrot. Enfin je vins à penser qu'elle s'en doutait déjà, et je partageais la peine qu'elle devait éprouver. Je l'avais séduite ; je lui avais donné le droit de m'appeler son mari. Ces réflexions me déchiraient.

Si M. M. est dans le cabinet, me dis-je, elle semontrera quand il en sera temps. Dans cette idée, j'ôte le mouchoir qui retenait ma gaze et je me montre à visage découvert. Ma charmante C. C. poussa un soupir en disant :

— Je respire I ce ne pouvait être que toi : mon cœur me le disait. Tu m'as paru surpris en me voyant, mon ami ; ne savais-tu donc pas que je t'attendais ?

— Non, certes, je n'en savais rien.

— Si tu es fâché, j'en suis an désespoir ; mais je suis innocente.

— Mon adorable amie, viens entre mes bras, et ne crois jamais que je puisse être fâché contre toi. Je suis ravi de te voir, tu es toujours ma plus chère moitié; mais je te prie de tirer mon âme d'une cruelle incertitude, car tu ne saurais être ici sans avoir trahi mon secret.

— Moi ! je n'en aurais jamais été capable, eussé^e dû mourir.

— Comment peux-tu donc être ici? Comment a donc fait ta bonne amie pour tout découvrir ? Personne que toi ne peut lui avoir dit que je suis ton mari. Laure peutêtre...

— Non, Laure est fidèle, mon cher ami, et je ne puis rien deviner.

— Mais comment donc t'es-tu laissé persuader de faii'c

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cette mascarade et de venir ici? Tu sors du couvent, et tu ne m*as jamais confié cet important secret.

— Peux-tu croire que je ne t'aurais pas rendu compte de tout, si j'en étais sortie une seule fois ? Il y a deux heures que j'en suis sortie pour la première fois; et rien n'est si simple, si naturel que ce qui m'a fait faire cette démarche.

— Conte-moi tout ça, ma chère amie : ma curiosité est extrême.

— Elle m'est chère, et je vais tout te confier. Tu sais combien nous nous aimons M. M. et moi; notre liaison ne saurait être plus tendre t tu dois en juger par tout ce que je t'en ai écrit. Il j a donc deux jours que ma chère amie pria l'abbesse et ma tante de me laisser coucher dans sa chambre à la place de la sœur converse qui, ayant un fort rhume, est allée tousser à l'infirmerie. La permission lui fut accordée, et tu ne peux te figurer le plaisir que nous eûmes en nous voyant pour la première fois maîtresses de coucher dans le même lit. Aujourd'hui, un instant après que tu as été sorti du parloir, où tu nous a tant fait rire, sans que nous pussions, M. M. et moi, nous figurer que ce charmant Pierrot fut notre cher ami, ma chère M. M. s'est retirée et je l'ai suivie. Aussitôt que nous avons été seules, elle m'a dit qu'elle désirait que je lui rendisse un service dont dépendait son bonheur. Tu te figures bien que je lui ai répondu qu'elle n'avait qu'à parler. Alors elle a ouvert son tiroir, et, à mon grand étonnement, elle m'a habillée comme tu me vois. Elle riait, et je riais sans savoir où devait aboutir tout ce badinage. Quand elle m'a vue complètement travestie en religieuse, elle m'a dit qu'elle allait me confier un très-grand secret, mais qu'elle me le confiait sans aucune crainte. «« — Sache, ma chère amie, me dit elle, que j'allais sortir du couvent pour n'y rentrer que demain matin; mais maintenant il est décidé que ce ne sera pas moi qui en sortirai, mais bien toi. Tu n'as rien à craindre et tu n'as besoin d'aucune instruction, car je suis sûre que tu ne te trouveras point embarrassée. Dans une heure une soeur converse viendra ici ; je lui dirai deux mots à part, puis elle te dira de la suivre. Tu sortiras avec elle par la

petite porte et tu traverseras le jardin jusqu'à la chambre de la petite rive. Là, tu monteras dans une gondole et tu diras au gondolier ces seuls mots : Au casino. En cinq minutes tu j arriveras, tu descendras et tu entreras dans un petit appartement o$ tu trouveras bon feu : tu j seras seule et tn attendras. — Qui! lui ai-je dit. — Personne. Tu ne dois pas en savoif davantage ; sois sûre seulement qu'il ne t*arrivera rien qui doive te déplaire : fie-toi à moi. Là tu souperas et t\x j poucheras, si tu le trouvas bon, sans que personne te gêne. Ne vfie demande plus rien, car je ne puis pien te dire de plus. i>

^- YûilÀ» mon cher anii, voilà l'exacte vérité. DisrpiQi actuellement ce que je pouvais faire après ce discours et après lui avoir donné ma parole de faire tqut ce qu'elle voudrait. Point de lâche méfiance, car la vérité seule peut sortir de ma bouche. J*ai ri, et, ne m'attendant à rien que de très-agréable, aussitôt que la sœur converse est venue je Tai suivie, et me voici. Après ip'être ennuyée trois quarts d*beure, j'ai vu Pierrot. Sois sûr qu'à llnstant même où je t'ai vu paraître, mon cœi|r m'a dit que c'était toi ; niais ^insta^t d'après, lorsque je t'ai vu reculer, j'ai été frappée d'un poup de foudre, car j'ai bien vu clairement que ce n'était pas moi que tu t'attendais ^ trouver. Ton morne silence fltt'eiFrayait et je n'aurais osé 1^ rompre la première, d'aiitant plus que, malgré l'impulsion de mon cœur, je pouvais pie tromper, {^e masque 4c Pierrot pouvait cacher quelque autre que toi, P^ais assurément persofme aprè.4 toi que j'eusse pu voir sans horreur en cet endroit. SoQgv) que depuis huit mois la force me prive du bonheur à*. t'embrasser ; et maintenant que tu dois être sûr de mon . innocence, souffre que je te félicite de ce que tu connais ce casino. Tu es heureux, et je t'en exprime paa joie. M. M, est ^.^Tès moi la seule femme digne de ta tendresse, la seule avec laquelle je puisse consentir à la partager. Je te plaignais, je ne te plains pliis, et ton bonheur me rend heureuse. Embrasse-moi.

J'aurais été par trop ingrat, même barbare, si je n'avais alors se?Té contre naon cœur, avec l'expression 4^ la ten-

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