‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 209 sur 235 · CHAPITRE XXIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIT

dresse la plus véritable, cet ange de bonté et de beauté qui n'était devant moi que par un effort d'amitié rare.

Après lui avoir bien certifié que je n'avais plus aucun doute 8UP son innocence, je lui dis que je trouvais la démarche de son amie très-équivoque et fort peu susceptible d'une interprétation fuvorable. Je lui dis qu'abstraction faite du plaisir que j'avais de la voir, son amie m'avait joué un fort vilain tour, qui devait souverainement me déplaire, sentant tout ce qu'il avait d'offensant.

. — Je ne pense pas comme toi, me dit C. C Ma chère M. M. sera parvenue, je ne sais comment, à savoir que tu ët^is mon amant avant de l'avoir connue. Elle a pu croire que tu m'aimais encore, et elle a pensé, car je connais son âme, qu'elle ne pouvait nous donner une plus grande preuve de son amour qu'en nous procurant, sans nous en prévenir, tout ce que deux amants qui s'aiment doivent le plus souhaiter. EÛe a voulu nous rendre heureux, et je ne saurais lui en vouloir pour cela.

— Tu as raison de penser ainsi, ma chère amie ; mais ma situation est bien différente de la tienne. Tu n'as pas un autre amant, et tu ne peux en avoir; mais moi, libre, et ne pouvant te voir, je n'ai pu résister aux charmes de M. M. J'en suis éperdument amoureux ; elle le sait, et, avec son esprit, elle n'a pu faire ce qu'elle a fait que pour me donner une marque de mépris. Je t'avoue que j'y suis sensible au suprême degré. Si elle m'aimait comme je l'aime, elle n'aurait jamais pu me faire la désolante politesse de t'envoyer ici à sa place.

- Je ne suis pas de ton avis, mon cher ami. Elle a l'âme aussi noble que le cœur généreux ; et de même que je ne suis pas fâchée que vous vous aimiez et que vous sachiez vous rendre heureux, comme ce lieu me l'assure, elle ne l'est pas que nous nous aimions, elle est ravie au contraire de pouvoir nous montrer qu'elle en est contente. Elle a sans doute voulu te faire comprendre qu'elle t'aime pour toi-même, que tes plaisirs sont les siens et qu'elle n'est point jalouse que sa meilleure amie soit sa rivale Pour te convaincre que tu ne dois pas être fâché qu'elle ait dé-

couvert notre secret, elle te déclare, en me faisant venir ici à sa place, qu'elle est satisfaite que tu partages ton cœur entre elle et moi. Tu sais bien qu'elle m'aime et que je suis souvent sa femme ou son petit mari, et, comme tu ne trouves point mauvais que je sois ton rival et que je la rende souvent heureuse autant qu'il m'est possible, elle ne veut pas non plus que tu puisses te figurer que son amour ressemble à la haine ; car tel est l'amour d'un cœur jaloux.

— Tu plaides comme un ange la cause de ton amie; mais, ma chère petite femme, tu ne vois l'affaire dans son véritable jour. Tu as de lesprit et l'âme pure; mais tu n'as pas mon expérience. M. M. ne m'a aimé que par fantaisie, et elle sait bien que je ne suis pas assez sot pour prendre le change sur tout ceci. Je me trouve malheureux, et c'est là son ouvrage.

— J'aurais donc aussi raison de me plaindre d'elle ; car elle me fait voir qu'elle est maîtresse de mon amant, et qu'après s'en être emparée elle n'a pas de peine de me le rendre. Elle me montre sans doute aussi qu'elle méprise la tendresse que j'ai pour elle, puisqu'elle me met dans le cas d'en donner des marques à un autre.

— Oh I maintenant, mon cœur, tu déraisonnes, car les rapports qui existent entre vous sont d'une nature toute différente. Vos amours ne sont qu'un badinage, qu'une illusion des sens. Les plaisirs dont vous jouissez ensemble ne sont point exclusifs. Pour que vous soyez jalouses l'une de l'autre, il faudrait que l'une des deux eût un amour pareil avec une autre femme : mais M. M. ne pourrait pas être fâchée que tu eusses un amant, non plus que toi si elle en avait un; pourvu toutefois que cet amant ne fut pas celui de l'autre.

— C'est précisément notre cas ; et tu te trompes. Nous ne sommes point fâchées que tu nous aimes également. Ne t'ai-je pas écrit que je te céderais si volontiers ma place? Tu dois donc croire que je te méprise aussi?

~ Ma chère amie, le désir que tu avais de me céder ta place quand tu ne savais pas que j'étais heureux venait

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