‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 211 sur 235 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Jeeoars grand risqae de périr dans les lagunes. — Maladie. — Lettres de G. G. et de M. M. — Raccommodement. — Rendez- vous au casino di^ Muran. -— J'apprends le nom de l'ami de M. M., et je consens à lui donner à souper à mon casino avec notre commune amante.

Il faisait un temps affreux. Le vent soufflait avec force et le froid était piquant. J'arrive sur la grève, je cherche de l'œil une gondole, j'appelle les barcarols, mais, contrairement aux lois de police, il n'y avait ni barque ni batelier. Que faire? Vêtu d'une simple toile, je n'étais guère dans un équipage à me promener sur le quai pendant une heure par le temps qu'il faisait Je serais probablement rentré au casino si j'en avais eu la clef; mais je portais la peine du dépit qui m'avait fait m'en dessaisir Le vent m'enlevait, et je ne pouvais entrer dans aucune maison pour m'en garantir.

J'avais dans mes poches trois cents philippes que j'avais gagnés le soir au jeu et une bourse pleine d'or. Bans cet état, je devais craindre les voleurs de Muran, coupe-jarrets très-dangereux, assasins déterminés qui jouissent et abusent d'une sorte d'impunité, car ils ont plusieurs privilèges qui leur sont accordés par le gouvernement à cause des services qu'ils rendent dans les fabriques de glaces et dans les verreries dont l'île abonde. Pour empêcher leur émigration, le gouvernement leur accorde droit de bourgeoisie à Venise. Je devais craindre d'en rencontrer une couple qui, pour le moins, m'aurait laissé tout nu ; car, par hasard, je n'avais pas même sur inoi le petit couteau que, dans ma chère patrie, tous les honnêtes gens sont obligés de porter pour défendre leur vie J'étais dans une situation fort pénible.

J'étais dans cette perplexité quand je crus apercevoir une laible clarté à travers les fentes d'une maisonnette. Je m en approche et je frappe modestement au contrevent.

On crie : ^ Qui trappe? Et en même temps j'entends onvrir le volet. — Que voulez- vous? me dit un homme étonné de me voir habillé ainsi. Je lui compte en peu de paroles le cas où je me trouvais, et, lui mettant un sequin dans la main, je le prie de me laisser entrer pour me metti*e & Fabri du mauvais temps. Vaincu par mon sequin plus que par mes paroles, il vient m'ouvrir la porte : j*entre, et, lui promettant un autre sequin, je le prie d'aller me chercher une gondole pour me mener à Venise. Il s*habille à la hâte en remerciant Dieu, et sort en m*assurant qu il ne tardera pas à m*en amener une. Je reste seul dans une pauvre chambre où toute sa famille, couchée dans un large et misérable lit, me regardait avec de grands yeux, tant mon costume leur paraissait singulier. Le bonhomme revient une demi-heure après m*annoncer que les barcarols étaient au rivage, mais qu^ils voulaient être payés d*avance. Je me soumets à leur exigence, je lui donne un sequin, je le remercie et je pars.

Je m*embarque sans crainte en voyant deux barcarols vigoureux, et nous quittons aisément le rivage sans que le vent incommode la manœuvre ; mais, dès que nous avons dépassé Tîle, le vent nous prend avec une telle fureur, que je me vois en danger de périr si j'avance : car, quoique je fusse bon nageur, je n'étais ni assez sûr de mes forces pour me sauver à la nage, ni pour pouvoir résister èl la violence du courant. J'ordonne aux barcarols de se lier à l'île, mais ils me répondent que je n'avais pas affaire à des poltrons et que je devais être tranquille. Connaissant le caractère de nos barcarols, je prends le parti de me taire.

Cependant les coups de vent se succédaient avec force, les ondes écumeuses entraient. dans la gondole, et mes deux rameurs, malgré leur intrépidité et leur vigueur, ne pouvaient plus la régir. Nous n'étions qu'à cent pas de l'embouchure du canal des Jésuites lorsqu'un coup de vent furieux ât tomber le barcarol de poupe dans la mer; mais, s'étant accroché à la gondole, il y remonta sans beaucoup de peine. Il avait perdu la rame, il en prit une autre;

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