‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 212 sur 235 · CHAPITRE XXY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXY

mais la gondole, virée de bord, avait déjà parcouru un grand espace par I0 waverô. Le cas étaifi pressant, et jo n'avais pas envie de souper chez Neptune. Je jette une poignée de philippes (1) dans la gondole, et j'ordonne aux gondoliers de jeter dans la mer le felce qui recouvrait la barque. Le son de l'argent autant que l'aspect du danger fit que je fus obéi dans l'instant, et alors, le vent ayant peu de prise, mes braves barcarols prouvèrent à Éoie que leurs efforts étaient supérieurs aux siens; car, en moins de cinq minutes, nous entrâmes dans le caual des Mendiants, d'où je me fis conduire à la rive du palais Bragadin. J'allai me coucher, bien couvert pour rappeler ma chaleur naturelle, mais rien ne put me faire goûter les douceurs d'un sommeil qui m'aurait remis dans mon assiette.

Cinq à six heures après, M. de Bragadin et ses deux inséparables amis vinrent me voir et me trouvèrent dans le délire de la fiâvre. Cela n'empêcha pas mon respectable protecteur de rire en voyant sur le canapé l'habit de Pierrot. Après m'avoir fait compliment sur ce que j'avais sa me tirer heureusement d'un aussi mauvais pas, ils me laissèrent tranquille. Le soir j'eus une sueur si abondante qu'on fut obligé de me changer de lit. Le lendemain, r«doublement avec transport au cerveau; et, le surlendemain, la fièvre ayant cessé, je me trouve comme perclus et souffrant horriblement d'une courbature. Sentant que je ne pouvais attendre du soulagement que d'un régime sévère, je pris mon mal en patience.

I#e mercredi, de grand matin, Laure, la fidèle messagère, vint me trouver à mon lit. Je lui dis queje ne pouvais ni lire ni écrire, et je la priai de revenir le lendemain. Elle mit sur un guéridon, près de mon lit, ce qu'elle avait & me remettre, et elle partit suffisamment instruite pour informer C. C, de l'état où je me trouvais.

Vers le soir, me sentant un peu mieux, j'ordonnai a mon domestique de m'enfermer, et j'ouvris la lettre de C, C. La première chose que je vis et qui me fit grand plaisir, M

(1) NODniiedecinqfraao.

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fut la clef du casino qu'elle me renvoyait : je m'étais déjà repenti de Tavoir renvoyée, car je commençais à sentir que j'avais tort. Ce fut absolument comme on baume qui me rafraîchit le sang. Le second objet» non mcHns cher après le retour de la précieuse clef, ce fiit une lettre de M. M. dont je m*empressai de rompre le cachet, et je lus avec avidité ce qui suit :

u Les détails que vous avez lus, ou que vous allez lire dans la lettre de mon amie, vous feront oublier, je Tespure, la faute que j*ai commise bien innocenmient, car j'espérais au contraire vous âiire le plus grand plaisir. J ai tout vu, tout entendu, et vous ne seriez pas sorti en laissant la clef si je navals en le malheur de m*eadormir une heure avant mon départ. Reprenez cette clef et revenez au casino demain au soir, puisque le ciel vous a sauvé de la tempête. Votre amour vous autorise peut-être à vous plaindre, mais non à maltraiter une femme qui, certainement, ne vous a donné aucune marque de mépris. »

Je lus ensuite la lettre de ma chère C. G. , et je la rapporte parce que je la crois intéressante :

« Je te prie, mon cher mari, de ne point me renvoyer cette clef, à moins que tu ne sois devenu le plus cruel des hommes, et que tu ne te plaises à tourmenter deux femmes qui t'aiment ardemment et qui t'aiment pour toi-même. Connaissant ton excellent cœur, j'ose être certain que tu iras au casino demain au soir, et que tu te raccommoderas avec M. M . , qui ne peut pas s'y rendre ce soir. Tu verras que tu as tort, mon cher ami, et que, loin de te mépriser, cette chère amie ne voit que toi dans l'univers. Voici, en attendant, tout ce que tu ne sais pas et que tu dois être curieux d'apprendre.

n Un instant après que tu fus partis par un temps affreux qui m'a causé les plus vives angoisses, et au moment où je voulais retourner au couvent, je fus fort surpris de voir devant moi ma chère M, M. , qui, d'un endroit caché, avait entendu tout ce que tu avais dit. Elle avait été plusieurs fois tentée de se montrer, mais elle avait toiuours été arrêtée par la crainte de venir mal à propos, et aem-

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pocher le raccommodeiDeiit qu'alla croj&it în^ntable tre deux amants qni s'aiment. Malheureusement le & meil l'avait gagnée avant la sortie, et elle ne se rëvc qu'au bruit du caiillon lorsqu'il n'était plas temps d retenir, étant parti avec la précipitation d'un homme Tuit quelque grand péril. Dés que je la vis, je toi remi clef, que je ne connaissais pas, et mon amie pousse profond soupir. - Je te conterai tout, •> me dit-elle qu nous serons rentrées; et nous partîmes par un temps freux, tremblant ponr toi et ne pensant guère à m mêmes. Aussitôt que nous fûmes au couvent, je mère dans mon costume ordinaire, et M. M. se coucha. Je m sis auprès de son chevet, et voici ce qu'elle me dit :

•• — Lorsque tu me laissas la bague pendant qa tante t'avait fait appeler, je l'examinai tant que je se çonnai le petit point bleu de cacher le ressort, et a;) pris une épingle, je le as sauter, et je ne saurais te peiii ma joie quand je reconnus que nous aimions le nu homme ; mais je ne saurais non plus te dire la peine je ressentis en songeant que j'usurpais tes droits. Ce] dant, enchantée de cette découverte, je conçus de suit projet de la faire servir à te procurer le plaisir de sou avec lui. Je refermai la bague, et je te la rendis en fuie semblant de n'avoir rien découvert. Je me trouvais d cet instant la plus heureuse des femmes. Connaissant cœur, sachant qne tu savais que ton amant m'aimait, p que je t'avais innocemment montré son portrtùt, et jo sant du bonheur de voir que tu n'en étais pas jalouse, me serais trouvée méprisable si j'eusse pu nourrir sentiments différents des tiens, d'autant plus que tes dr sur lui étaient bien autrement fondés que les miens. Qi au mystère que tu m'as toujours fait du nom de ton ami îl m'a été facile te deviner que ce n'était que par son dre. et j'ai admiré dans la discrétion la noblesse àt sentiments et la bonté de ton cœur. Ton amant, selon i devait craindre de nous perdre l'une et l'autre, si i venions à découvrir qu'aucune des deux ne possédait cœur entièrement. Je ne saurais te dire la peine que

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— Oh! oui, me répondit-elle, on sait tout, car ce sont nos gondoliers qui Tout reconduit chez lui. Le barcarol de proue vient de nous dire que Pierrot, ayant passé la nuit au bal de Briati, ne trouva pas de gondole au trajet quand il voulut rentrer à Venise, et que nos gondoliers vinrent le passer pour un sequin. Le peupler est tombé dans la mer; mais alors le brave Pierrot, jetant des poignées d*argent sur la zenia (1), a jeté le feîce dans Feau, et, le vent alors ayant peu de prise, ils sont heureusement rentrés à Venise par le canal des Mendiants. Les barcarols, fort heureux, se sont partagé ce matin trente philippes qu*ils ont ramassés dans la gondole, ensuite ils ont eu le bonheur de ramasser le feîce. Pierrot se souviendra de Muran et du bal de Briati. Le barcarol dit que c'est le ûls de M. de Bragadin, frère du procurateur : ils Font conduit au palais presque mort de peur et de froid, car il n était vêtu qu'en toile et n'avait pas de manteau.

m Quand ma tante a été sortie, nous nous sommes regardées quelques instants sans proférer un mot; mais nous sentions que cette nouvelle venait de nous rendre à la vie. M. M. m*a demandé s'il était vrai que tu fusses le fils de M. de Bragadin. « — On peut, lui ai-je répondu, S6 figurer cela entre les choses possibles ; mais le nom qu'il porte n'indique pas que notre amant soit le bâtard de cd seigneur et moins encore son fils légitime, car M. de Bragadin n'a jamais été marié. » -- Je serais, dit elle, bien fâchée qu'il fut son fils. — « J'ai cru alors ne pouvoir me dispenser de lui dire ton vrai nom, la démarche que M. de Bragadin avait faite auprès de mon père pour m'obtenir pour ton épouse, et que la conséquence *de cette démarche avait été de me faire mettre au couvent. Ainsi, mon bien- . aimé, ta petite femme n'a plus de secrets à, garder vis-à j vis de M. M., et j'espère que tu ne m'accuseras pas d'indiscrétion ; car il vaut mieux que notre chère amie sache toute la vérité que de ne la savoir qu'à demi, mêlée de mensonges. Ce que nous avons trouvé de plaisant, comme tu peux le penser, c'est la certitude où l'on est que tu as

(1) Tapis des gondoles.

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passé la nuit au bal de Briati. Quand le monde ne sait tout, il invente, et le vraisemblable occupe souveE place du vrai et parfois très & propos. Ce qu'ily ade ' c'est que cet éclaircissement a répandu du baume dai sa'jg de notre amie, qui se trouve tout a fait bien. El fasse une très-bonne nuit, et l'espoir qu'elle a de te voi casino lui a rendu toute sa beauté. Elle a lu cette h trois ou quatre fois, et elle ra'a couverte de baiser me tarde de pouvoir Ini remettre celle que tu va écrire. La messagère attendra. Je te verrai peut^étrt coreau casino, et, j'en suis sûre, de meilleure bum Adieu. "

Il n'en fallait pas tant pour me réduire & la raison, fin de cette lecture je me trouvai l'admirateur de C et l'adorateur ardent de M, M. Mais, hélas 1 j'étais dus quoique sans fièvre. Certain que Laure reviendra lendemain de bonne heure, je ne p*s m'empêcher d'é( & l'une et à l'autre ; peu à la vérité, mais assez poui assurer que la raison était rentrée en possession de pauvre cerveau. Je dis A C. C. qu'elle avait bien fai dire mon nom & son amie, d'autant mieux que. n'ai plus EL leur messe, je n'avais aucun motif légitime de ( mon nom. Quant au reste, elle devait être certaine qi reconnaissais mes torts et que j'en donnerais les grandes preuves à M. M. aussitôt que je me reverral état d'aller A son casino.

Voici la lettre que j'écrivis â mon adorable rdigiei •> J'avais laissé & C. C. la clef de ton casino pour qu te la remit, ma charmante amie, et cela parce que j< croyais joué, méprisé par la volonté déterminée de 1' que j'adore. Dans cette erreur, je me figurais indign me remontrer à tes jeux; et, malgré l'amour, je fré sais d'horreur. TeUe fut sur moi la force d'une action m'aurait paru admirable, si mon amour-propre peutne m'eût fasciné la vue ou plutôt bouleversé la rai Pour cela, mon adorable amie, il aurait fallu que esprit fût a la hauteur du tien, et j'ai prouvé qu'il n'e: rien. Je te cède en tout, si ce n'est en passion; ce do

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te convaincrai & notre première entrevue en te demandant à genoux un généreux pardon. Crois, femme admirable, que, si je désire vivement de recouvrer la santé, ce n'est que pour te prouver par un redoublement d'amour combien je suis honteux de mes torts. Ma douloureuse courbature m'a seule empêché hier de répondre à ta petite lettre, de t'exprimer mes regrets et l'amour que ta générosité mal récompensée a redoublé en moi. Sois sûre qu'au milieu des lagunes, au moment de périr, je ne regrettais que toi, je n'éprouvais d'autre regret que de t'a voir outragée. Mais dans le malheur qui me menaçait, femme adorable, je ne voyais qu'une juste punition de mes torts. Si je ne t'avais pas cruellement renvoyé la clef du casino, j'y serais revenu sans doute, et alors j'aurais évité la peine de mes torts et les douleurs que je souffre en expiation de mon offense. Je te remercie mille fois de m'avoir rendu à moi-même, ei sois sûre qu'à l'avenir je me tiendrai mieux sur mes gardes : rien ne pourra plus me porter à douter de ta tendresse Mais, adorable amie, que distu de C. C! n'est-elle pas un ange incarné qui ne peut être comparé qu'à toi? Tu nous aimes tous les deux et tu nous chéris également. Il n'y a que moi-même de faible et d'imparfait, et vous me faites rougir de moi-même. Je sens pourtant que je donnerais sans hésiter ma vie pour elle comme pour toi. J'ai une curiosité que je n'ose point confier au papier, mais que tu satisferas la première fois que j'aurai le bonheur de te voir. Ce sera beaucoup si dans deux jours je suis en état de me rendre au casino, qui pour cette fois deviendra le temple d'expiation. Je t'avertirai deux jours à l'avance. En attendant, daigne t'occuper un peu de moi et être bien sûre de toute ma tendresse. Adieu. »

Le lendemain Laure me trouva sur mon séant et promettant santé. Je la priai de dire de vive Voix à C. C. que je me trouvais beaucoup mieux; et, après lui avoir remis la lettre que j'avais écrite, elle partit en me remettant une lettre de ma petite femme, dans laquelle j'en trouvai une de M. M. Ces deuxlettres ne contenaient que des tendresses,

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