CHAPITRE XXV
uns des autres, je vis toutes les parties de la chambre où le curieux ami de ma belle avait pu voir avec facilité les six actes de la pièce que la nature et l'amour avaient arrangée, et je pense qu'il n'avait pas dû être mécontent des acteurs. — Actuellement, me dit M. M. , je vais satisfaire à la curiosité que tu as eu la prudence de ne pas confier au papier.
— Mais tu ne peux savoir...
— Tais-toi, mon cœur; l'amour ne serait pas divin s'il n*était devin : il sait tout, et, pour preuve, n'est-il pas vrai que tu désires savoir si l'ami n'était pas avec moi pendant la fatale nuit qui m'a coûté tant de larmes?
— Précisément.
— Eh bien I oui, il y était, et tu ne dois pas en être fâché, car tu as achevé de l'enchanter. Il a admiré ton caractère, ton amour, tes sentiments et ta probité : il ne pouvait se taire sur l'étonnement que lui occasionne la rectitude de mon instinct, ni assez approuver la passion que tu m'as inspirée. C'est lui qui me consola le matin en m'assurant qu'il était impossible que tu ne revinsses pas à moi dès que je t'aurais fait connaître mes sentiments, la loyauté de mon intention et ma bonne foi.
— Mais vous devez vous être souvent endormis ; car, sans un vif intérêt, il n'est pas possible de passer ainsi huit heures dans l'obscurité et le silence.
— Nous étions mus par l'intérêt le plus vif ; d'ailleurs nous n'étions dans l'obscurité que lorsque nous tenions ces trous ouverts. Pendant que nous soupâmes la planche était relevée, et nous écoutions dans le plus grand silence jusqu'à vos moindres propos. L'intérêt qui tenait mon ami éveillé surpassait, s'il est possible, celui que vous m'inspiriez. Il me dit qu'il n'avait jamais été plus à portée d'étudier le cœur humain que dans cette occasion, et que tu ne dois jamais avoir passé une nuit aussi pénible. Tu lui faisais pitié. Nous fûmes enchantés de C. C. ; car il est inconcevable qu'une jeune personne de quinze ans raisonne comme elle l'a fait pour me justifier, sans autres moyens que la nature et la vérité, à moins d'avoir l'âme d'un ange.
Si tu l'épouses tu auras une femme divine. Je serai malheureuse en la perdant, mais ton bonheur me dédommagera de tout. Sais-tu, mon ami, que je ne comprends pas plus comment tu as pu t'amouracher de moi après l'avoir connue, que je ne puis concevoir comment elle ne me déteste pas depuis qu'elle sait que je lui ai ravi ton cœur! Ma chère C. C. a véritablement quelque chose de sublime dans le sentiment. Et sais-tu pourquoi elle t'a confié ses amours stériles avec moi? C'est, m'a-t^lle dit, pour décharger sa conscience de l'espèce d'infidélité qu'elle te
fait.
— Croit-elle me devoir toute sa fidélité en me sachant
si peu fidèle?
— Elle est extrêmement délicate et consciencieuse ; et, se crojant parfaitement ta fenmie, elle ne se croit pas en droit de contrôler tes actions, tandis qu'elle est persuadéo qu'elle te doit compte de toutes les siennes.
-^ Noble fiUe ï
La prudente concierge ayant servi le souper, et, nous étant mis à table, M. M. observa que j'avais maigri. ^
— Les souffrances physiques n'engraissent pas, lui disje, et les peines morales dessèchent. Mais nous avons assez soufi'ert l'un et l'autre, et nous devons être assez sages pour ne rien rappeler de ce qui peut nous être pénible.
— - Oui, mon ami ; je pense comme toi ; les instants que l'homme est forcé de céder au malheur ou à la souffrance sont autant de déductions faites à la vie, mais on double l'existence quand on a le talent de multiplier le plaisir de quelque nature qu'il soit.
Nous nous égayâmes à nous rappeler les dangers passés, la mascarade de Pierrot, le bal de Briati, où on lui avait assuré qu'il y avait un autre Pierrot.
M. M. admirait le prodigieux effet du déguisement, car, me disait-elle :
— Le Pierrot du parloir me paraissait plus grand et plus mince que toi. Si le hasard ne t'avait pas fait prendre la gondole du couvent, et que tu n'eusses pas eu la bi-