‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 217 sur 235 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

iAt nous nous mîmes à table, dont, comme de raison, je fis les honneurs. Le ministre bon gourmet, trouvant mes vins excellents, fut charmé d'apprendre que je les tenais du comte d'Algarotti, qui était réputé pour avoir les meilleurs.

Mon souper fut délicat, abondant et varié, et ma conduite & l'égard du beau couple fut celle d'un particulier qui recevait à souper son souverain et sa maîtresse. Je voyais M. M. enchantée de mes procédés respectueux envers •elle, et de tous les propos par lesquels je sus engager l'ambassadeur à m'écouter avec le plus grand intérêt. Le sérieux d'une première rencontre n'empêcha point la fine plaisanterie, car M. de Bernis, sous ce rappprt, était Français dans toute la force du terme. J'ai beaucoup voyagé, beaucoup étudié les hommes individuellement et en masse, mais je n'ai trouvé la vraie sociabilité que chez les Français ; car eux seuls savent plaisanter, et la plaisanterie fine et délicate, en animant la conversation, fait le charme de la société.

Tout pendant ce joli souper fut accompagné du mot pour rire, et l'aimable M. M. fit tomber adroitement la conversation sur la combinaison romanesque qui lui avait fait faire ma connaissance. Cela menait naturellement à parler de ma passion pour C. C, et elle fit de cette charmante personne une description si intéressante que l'ambassadeur l'écouta avec toute l'attention d'un homme qui ne l'aurait jamais vue. C'était là son rôle, car il ignorait que je susse qu'il était dans la cachette le soir de ma sotte entrevue avec elle. Il lui dit qu'elle lui aurait fait le plus grand des plaisirs si elle l'avait amenée à souper avec nous. — J'aurais dû, lui répondit la fine nonne, braver trop de risques ; mais ajouta-t-elle en s'adressant à moi d'un aip aussi noble que complaisant, si cela vous faisait plaisir, je pourrais vous faire souper chez moi avec elle, car nous couchons dans la même chambre.

Cette offre m'étonna beaucoup ; mais ce n'était pas l'instant de montrer ma surprise. —On ne peut, madame, lui répliquai-je, rien ajouter au plaisir qu'on a de se trouvei^

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avec Tons ; cependant j^avoue que je ne ser^ds pas inseo- Bible à cette faveur.

— Eh bieni y y penserai.

— Mais, dit alors Fambassadeur, je crois que si je dois être de la partie, il serait bon que vous Ten prévins* siez.

— Ce n*est pas nécessaire, lui dis-je, car je lui écrirai de faire aveuglément tout ce que lui dira madame. Je m'acquitterai de ce devoir dès demain.

Je priai l'ambassadeur de se disposer & beaucoup dlndulgence pour une allé de quinze ans qui n'avait pas l'usage du monde. Après cela je lui contai l'histoire d'O-Morphi, et cette narration lui fit le plus grand plaisir. Il me pria de lui faire voir son portrait. Il m'apprit qu'elle était toujours au Parc-aux-Cerfs, où elle faisait les délices de Louis XV, et qu'elle en avait déjà eu un enfant. Mes convives partirent à huit heures (1) fort contents, et je restai seul au casinou

Le lendemain matin, pour tenir la promesse que j'avais faite à ma belle religieuse, j'écrivis à 0. C. sans la prévenir qu'une quatrième personne serait de la partie, et, ayant remis ma lettre À Laure, je me rendis au casino de Muran» où la concierge me remit de M. M. la lettre suivante :

« Je ne pourrais pas, mon tendre ami, espérer une nuit tranquille, si avant de me coucher je ne déchargeais pas mon àme d'un scrupule qui me pèse. Il se peut que tu n'aies approuvé le projet de souper à quatre avec notre amie que par simple politesse. Sois vrai, mon cœur; car, si tu ne vois pas cette partie avec plaisir, je la ferai s'évaporer en fumée sans te compromettre le moins du monde : fie-t'en à moi. Dans le cas où tu y consentiras de bon cœur, tout se fera comme il a été dit. Crois que j'aime encore plus ton âme que ton cœur, je voulais dire que ta personne.

Addio. »

Sa crainte était naturelle, mais une fausse honte m'em-

fi) Après minait.

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