CHAPITRE XXVL 46Ô
péchait de me dédire. M. M. me connaissait bien, et, ea
habile tacticienne, elle me prenait par mon côté faible. Voici la réponse qne je lui fis :
" Je m'attendais à ta lettre, ma chère amie, et tu n'en douteras pas; car, comme tu me connais bien, tu dois savoir que je te connais aussi. Oui, je connais ton esprit, et je sais quelle idée tu dois avoir du mien, puisque, par mes sopliismes, je me suis montré à tes jeui dans toute ma faiblesse et dans toute mon irritabilité. J'en fais ma péni- , tonee, mon amie, quand je songe que, fêtant devenu suspect, ta tendresse doit s'être un peu afi'aiblie. Oublie mes visions, je t'en prie, et crois qu'à l'avenir mon âme sera & l'unisson de la tienne. Le souper concerté doit avoir lieu, il me fera plaisir ; mais souffre que je te dise qu'en y consentant je me suis cru plus reconnaissant que poli. C. C. est neuve, je ne suis pas fâché qu'elle commence à apprendre à représenter. En quelle école pourrait-elle se trouver mieux que sous ta tutelle î Je te la recommande donc, et tu me feras plaisir de lui ccntinuer tes soins et ton amitié, et de redoubler tes bontés pour elle, si pourtant cela est possible. Je redoute que tu ne la détermines à prendre le voile, et, si cela arrivait, je ne m'en consolerais pas. Ton ami m'a tout à fait captivé ; c'est un homme supérieur et véritablement charmant. -
Me voilà placé volontairement dans l'impuissance de reculer; mais il doit m'ètre permis alors de faire tontes les réflexions que ma connaissance du cœur humain me mettait en état de faire. Il me fut facile de voir à n'en pas douter que l'ambassadeur était amoureux de C. C. , et qu'il s'en était expliqué avec M. M. Or, celle-ci n'était pas en mesure de contre-carrer son amour, et sans doute qu'en bon apôtre elle avait dû se prêter à tout ce qui pouvait favoriser sa passion. Il est évident qu'elle ne pouvait rien faire sans înon consentement, et qu'elle avait jugé l'affaire trop délicate pour oser de but en blanc me proposer la partie. Ils s'étaient donc concertés de façon qu'en amenant le propos sur ce point je devais moi-même, par po- Jtesse, peuWtre même par mes sentiments, approuver la
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chose et donner dans le panneau. Kambassadeor, dont h mérite était de bien mener une intrigae, avait parfaitement réussi, et j*avai8 t souhait mordu t l*hameçon. Il ne me restait qu*à faire bonne mine & mauvais jeu, tant pour ne pas faire la plus sotte figure du monde que pour ne pas me montrer ingrat envers un homme qui m'avait accordé des privilèges inouïs. Cependant la conséquence de toute cette intrigue pouvsdt être un refiroidissement envers Tune comme envers Tautre de mes deux amantes. M. M. avait parfaitement senti tout cela en rentrant chez elle, et, voulant se mettre à couvert et remédier à tout de son mieux, elle s*était dépêchée de m*écrire qu'elle ferait avorter le projet, sans me compromettre, dans le cas où je ne l'aurais pas approuvé; mais elle savait que je n'accepterais point son oftre. L'amour-propre est une passion plus forte encore que la jalousie. Elle ne p ermet pas & un homme qui veut passer pour avoir de l'esprit de se montrer jaloux, surtout vis-à-vis de quelqu'un qui briUe par l'absence de cette basse passion.
Le lendemain, étant allé au casino d'assez bonne heure, j'j trouvai l'ambassadeur, qui me fit l'accueil le plus amical. Il me dit que, s'il m'avait connu & Paris, il m'aurait fiicilement introduit & la cour, où» selon lui, j'aurais fiedt fortune. Aujourd'hui, quand il m'arrive d'y penser, je dis : Cela se peut, mais À quoi cela m'aurait-il servi? Je serais peut-être devenu comme tant d'autres une victime de la révolution. Lui-même l'aurait éiA sans doute, si le sort ne lui eût réservé de mourir à Rome en 1794. Il j mourut malheureux, quoique riche, à moins qu'avant de cesser d'être il n'eût changé « de sentiments ; ce que je ne crois pas.
Je lui demandai s'il se plaisait & Venise, et il me répoDdit qu'il ne pouvait que s'y plaire, puisqu'il y jouissait d'une excellente santé et que, moyennant beaucoup d'argent, il pouvait, mieux que partout ailleurs, se procurer tous le^ agréments de la vie. Mais, ajouta-t-il, je doute qu'on me laisse longtemps dans cette ambassade. Veuillez me garder le secret, car je ne voudrais pas affliger M. M.