CHAPITRE XXVI
Nom continuions à causer avec une sorte de confiance, quand nous vîmes entrer M. M. et sa jeune amie. Celle-ci fit un mouvement de surprise en me voyant avec un autre homme ; mais je Tencourageai en lui faisant le plus tendre accueil, et elle se remit tout à fait en voyant que Finconnu était enchanta de l'entendre répondre en bon français au compliment qu'U lui avait adressé. Ce fut pour tous deux loccasion de faire un pompeux éloge du savoir et de l'habileté de la maîtresse qui lui avait si bien enseigné cette langue.
C. C. était ravissante; son regard à la fois vif et mor deste semblait me dire : Tu dois m'appartenir. A cela se joignait le désir de la voir briller; et ce double sentiment in*aida à chasser une lâche jalousie, que, malgré moi, je commençais à éprouver. Ainsi, ayant soin de la faire raisonner sur les matières que je lui connaissais familières, je la mis à même de développer son esprit naturel, et j'eus la satisfaction de la voir briller.
Applaudie, fiattée, animée par Tair de satisfaction qu'elle découvrait dans mes regards, C. C. parut un prodige & M. de Bernis ; et, contradiction du cœur humain ! j'en jouissais, et pourtant je tremblai qu'il n'en devînt amoureux. Quelle énigme ! je travaillais moi-même à un ouvrage qui m'aurait fait devenir le meurtrier de quiconque aurait'osé l'entreprendre.
Pendant le souper, qui fut digne d'un roi, Fambassadeur eut pour C. C. toutes les attentions possibles. L'esprit, la gaieté, la décence et le bon ton présidèrent à notre jolie partie, et n'en exclurent pas les propos amusants que Fesprit français sait faire entrer dans tous les discours.
Un observateur critique qui, sans nous connaître, aurait voulu deviner si l'amour était de la partie, l'aurait peutêtre soupçonné; mais il n'aurait jamais pu l'affirmer. M. M. n'eut pour l'ambassadeur que le ton et les manières d'une amie ; elle ne me montra qu'une estime parfaite, et témoigna À C. C. la tendresse d'une sœur. Quant à M. de Bernis, il fut aimable, poli et bienveillant envers M. M. ; mais il ne discontinua point de montrer le plus grand in-
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térèt à tous les propos de G. 0. : leur donflasi tout le relief dont ils étaient susceptibles, et renrojant tout de mon côté avec lair de la plus parfaite intelligence. Pour ce qui est de ma jeune amie, ce fut elle qui joua le mieux son rôle : il était puisé dans la nature ; la nature était belle, C. C. ne pouvait manquer d*étre ravissante.
Nous avions passé cinq heures délicieuses, mats celui de nous qui paraissait le plus satisfait était Tambassadeur. M. M. avait l'air d'une personne contente de son ouvrage, et moi je figurais l'approbateur. C. C. paraissait toute joyeuse de nous avoir plu à tous, et on pouvait soupçonner un peu de vanité de oe que l'ambassadeur ne s'était spécialement occupé que d'elle. Elle me regardait en souriant, et j'entendais parfaitement le langage de son âme : elle voulait me dire qu'elle sentait parfaitement toute la différence qu'il y avait entre cette société et celle où son frère nous avait donné un si dégoûtant échantillon de sa brutalité.
Après minuit, il fût question de nous séparer ; et ce fut A M. de Bemis à faire les frais des compliments. Remerciant M. M. de lui avoir donné le plus agréable souper qu'il eût fait de sa vie, il l'obligea A lui en offrir un pareil pour le surlendemain : me demandant, par manière d'acquit, si je n'y trouverais pas un plaisir égal au sien. Pouvait-il douter de mon acquiescement? je ne le croîs pas, et d'autant plus que |e m'étais obligé A être complaisant. Parfaitement d'accord, nous nous séparâmes.
Le lendemain, en réfléchissant A ce souper exemplaire, je n'eus pas de peine A prévoir où la chose devait aboutir. L'ambassadeur ne devait sa fortune qu'au beau sexe, parce qu'il possédait au suprême degré l'art de dorloter l'amour; et, comme il était naturellement trôs-voluptneur, il y trouvait son compte : car il faisait naître le désir, et cela lui donnait des jouissances dignes de sa délicatesse. Je le voyais éperdument amoureux de C. C, et j'étais loin de le croire homme A se contenter de la contemplation de ses beaux yeux. Il a certs^emeni un plan àé formé, et M. M., malgré toute sa loyauté, doit en être la
candttctiioe ; ôt ^Ue s'y pren4rfiir ^î fdt^itompnk et âl délicatement que l'évidence devra m'échapper. Quoique je «ne me sentisse p^ disposé À ppusser la eomplaisanee plus loin que la justf n^e^i^re, j3 prévoyais que je finirais paé être dupe ^t que ma pauvre 0. Q, serait la viptii^e d'un tour de passe-passe. Je ne saviitis me décider ni à y cons sentir de bonne grâce, ni 4 y mettre des obstacles, et, croyant ma petite femme incapa^ble de 6e laisser aller à quelque écart qui eût. pi; me déplaire, j'aimais à m'endort mir, confiant dans la difficulté qu'on aurait à la séduire. Sot calcul! Famour-propre et une fausse honte m'empécbajent de faire usage de mon bon sens. Enfin cette intri* gue me donnait une sorte de âôvi*e, car j'en redoutais les suites ; et pourtant la curiosité me stimulait au point que j'en hàtaii^ le teriua. Je savais que oe pendant du premier souper ne youlait pas dire que la môme piôee y serait jouée de nouveau; car je prévoyais que les variantes se* raient trôs-niarquées.
Enfin je croyais ingn honneur engagé h ne point chan» ger de conduite; mais, comme je pouvais donner le ton, je me promettais de finesse pour les déjouer.
Après toutes ces réflexions, qui me donnaient une sorte d'assurance de fatix brave, l'inexpérience de G. G., qui, malgré toutes les connaissances qu'elle avait acquises, était cependant novice, son inexpérience, dis-ge, me faisait trembler. On pouvait abuser du besoin qu'elle avait d'être poU0; cependant cette crainte était bientôt détruite par la confiance que m'inspirait la délicatesse de M. M. Je pensais qu'après lavoir vu comment j'avais passé six heures avec cette jeune fille, ayant la certitude que mon intentiou était de l'épouser, je ne pouvais pas la supposer capable d'une aussi basse trahison. Toutes ces |[*éflepous, qui n'étaient que d'un jaloux faible' et honteux, ne concluaient rien. Je devais me laisser aller et voir.
A l'heure du rendez-rvous, j'arrive au casino, et je trouve mes belles amies devant le feu. Bonsoir, mes deixii. divinltés : où est nptre aimable Français f
iO.
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— n ii*est pas encore venu, me dit M. M. ; mais il viendra sans doute.
— Je me démasque, et, m^assejant entre elles, ie.leur donne mille baisers, observant de ne marquer aucune préférence; et, quoique je susse qù*elles savaient que j^avais un droit incontestable sur Tune comme sur Tautre, je me tins dans les bornes d*nne décente réserve ; je leur fis mille compliments sur leur inclination mutuelle, et je les vis satisfaites de n*avoir pas à en rougir.
Il se passa plus d*une heure dans des propos galants et amicaux, sans que, malgré mon Ardeur, je me permisse aucune satisfaction; car M. M. m'attirait plus que C. C, mais pour tout an monde je n*aurais pas voulu offenser cette charmante fille. M. M. commençait À montrer quelque inquiétude du retard de M. de Bemis, lorsque la concierge vint lui remettre un billet de sa part.
« Un courrier, disait-il, arrivé il j a deux heures, m'empêche d*étre heureux cette nuit, car je suis obligé de la passer à répondre aux dépêches que j*ai reçues. J*espère que non-seulement vous me pardonnerez, mais encore que vous me plaindrez. Puis-je espérer que vous m'accorderez vendredi le plaisir dont la fortune me prive aujourd'hui? Faites que je le sache demain. Je désire vous trouver dans la même compagnie, que je vous prie de saluer affectueusement pour moi. »
— Patience, dit M* M., ce n'est pas sa faute : nous souperons nous trois. Viendrez-vous vendredi?
— Oui, et avec plaisir. Mais qu'as-tu donc, ma chère G. G. ? tu m'as l'air triste.
— Triste, non; si ce n'est pour mon amie, caa*je n'ai jamais vu d'homme si poli ni si obligeant.
— Fort bien, ma chère, je suis ravi qu'il t'ait rendue sensible.
— Mais, sensible ! peut-on être insensible à son mérite?
— Encore mieux : mais je tombe d'accord avec toi. Dismoi seulement si tu l'aimes.
^ Eh bien! quand je l'aimerais, cela ne voudrait pas