CHAPITRE XXVI
dire que j'irais le lui dire. D'ailleurs je suis sûre qu*il aime mon amie«
En disant ces mots eUe se lève et va s'asseoir sur M. M., jju'eile appelait sa femme, et voilà mes deux belles qui se prodiguent des caresses à faire mourir de rire. Loin de les troubler dans leur jeu, je les excite pour jouir d'un spectacle que je connaissais depuis longtemps.
M. M. prend un cahier d'estampes où se trouvaient les attitudes les plus lascives, et, me donnant un coup d'œil significatif : — Veux-tu, me dit^lle, que je fasse faire du feu dans la chambre de l'alcôve? Saisissant sa pensée : — Tu me feras plaisir, lui dis-je, car le lit étant grand nous y coucherons commodément tous trois. Je devinais qu'elle craignait que je ne soupçonnasse l'ami de vouloir jouir de l'aspect de notre trio, et, par sa proposition, elle voulait éloigner ce soupçon sans s'en expliquer.
On met la table devant l'alcôve, on nous sert et nous soupons avec un appétit dévorant. Nous étions vraiment faits pour nous tenir tête. Pendant que M. M. apprenait à son amie à faire le punch, je prenais plaisir à contempler les progrès de la beauté de G. G. — Ta gorge, lui dis-je, doit en neuf mois être arrivée À sa perfection. — ËUe est comme la mienne, dit M. M. ; veux-tu en juger? N'ayant pas dit non, elle se met en besogne, elle délace son amie, qui n'oppose aucune résistance, et, agissant ensuite sur elle-même, en moins de deux minutes je contemplai quatre rivaux qui se disputaient la pomme comme les trois immortelles, et qui auraient défié le beau Paris d'adjuger le prix sans injustice. Ai-je besoin de dire le feu que cette vue ravisssante fit circuler dans mes veines? Je mets à rinstant sur la table l'Académie des Dames, et je montre à M. M. une posture. Comprenant mon désir : — Veuxtu, ma chère, que nous représentions ce groupe au naturel? Un regard d'acquiescement fut la réponse de C. G. : elle n'était pas encore aussi aguerrie que son institutrice Pendant que je riais de plaisir, mes deux belles se préparaient; et bientôt nous nous vvnes tous trois dans lo lit dans l'état de simple nature.
476 HÉMOIRBS DB CASANOVA.
D'abord, simple spectateur da combat stérile que se livraient mes deux bacchantes, je jouissais de leurs efforts et du contraste des couleurs, car l'une était blonde et l'autre brune ; mais bientôt irrité moi-même par tous les feux de la volupté, je me jetai sur elles, et tour k tour ja les fis expirer d'amour et de bonheur.
Fatigués, et n'en pouvant plus, je les invite à se livrer au repos ; et nous dormîmes jusqu'au bruit du carillon^ que j'avais eu soin de placer à quatre heures. Nous éiâons certains de bien employer les deux heures qu'il nous resterait jusqu'au moment delà retraite.
Nous nous quittâmes à l'aube du jour, épuisés et humiliés de devoir en convenir, mais satisfaits les uns des au? très et désirant le retour des mêmes plaisirs.
Le lendemain, réfléchissant à cette nuit trop vive, pendant laquelle l'amour avait, selon sa coutume, mis en désordre la raison, je me sentis des remords. M. M. voulait me convaincre qu'elle m'aimait, et pour cela elle combinait avec son amour toutes les vertus que j'attachais au mien, l'honneur, la délicatesse et la loyauté; mais son tempérament, dont son esprit était l'esclave, l'entraînait aux excès, et elle faisait tous les préparatifs pour s'y livrer en attendant le moment de me rendre son complice. Elle amadouait l'amour pour se le rendre flexible et parvenir à le maîtriser, parce que son cœur, dompté par ses sens, ne lui faisait aucun reproche. Elle cherchait aussi à se tromper en cherchant à ignorer que je pouvais me plaindre d'avoir été surpris. Elle savait que, pour en venir là, il fallait que je me confessasse plus faible ou moins brave qu'elle, et elle comptait sur ma honte. Je ne doutais pas le moins du monde que l'absence de l'ambassadeur n'eût été volontaire et concertée. Je voyais plus loin encore ; car il me paraissait évident que les deux conspirateurs avaient prévu que je devinerais la finesse, et que, me sentant piqué au vif, quelque regret que j'en eusse, je ne voudrais pas ine montrer moins généreux qu'eux. L'ambassadeur m'ayant procuré le premier une nuit délicieuse, comment me déterminer à l'empêcher d'en avoir une pa-