‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 221 sur 235 · CHAPITRÉ XXVI. 4T · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ XXVI. 4T

reillef Mes amis avaient bien msonnë, car, malgré les combats de mon esprit, je voyais que de mon côté, je ne devais pas m'opposer à leur victoire. 0. G. ne les embarrassait pas; ils étaient sûrs de la vaincre dès qu'ils ne se trouveraient point gênés par ma présence. C'était Taffaire de M. M., car elle avait su dominer son esprit. Pauvre jeune personne ! je la voyais dans la voie de la débauche, et c'était mon ouvrage I Je soupirais de douleur en songeant que je ne les avais pas épargnées dans notre dernière orgie, et que serais-je devenu si toutes \es deux s'étaient trouvées à la fois dans le cas de fuir le couvent? Je me les voyais ensemble sur les bras, et la perspective de cette fécondité n'était pas brillante. C'était un embarras de richesse fort peu agréable. Dans le malheureux combat entre la raison et le préjugé, la nature et le sentiment, je ne pouvais me déterminer ni à me trouver au souper ni à ne m'y 1a['ouver pas. Si j'y vais, la nuit se passera dans une parfisiite décence ; mais je me rendrai ridicule, jaloux, ingrat et même impoli : si j'y manque, C. C. est perdue, au moins dans mon esprit; car je sensf que je ne l'aimerai plus, et certes, adieu alors toute idée de l'épouser. Dans la perplexité d'esprit où je me trouvais, je sentis que j'avais besoin de me baser sur quelque chose de plus que sur des probabilités. Je me masque et je vais droit à l'hôtel de l'ambassadeur de France. Je m'adresse au suisse en lui disant que j'avais une lettre pour Versailles, et qu'il me ferait plaisir de la remettre au courrier qui devait y retourner dès qu'il aurait reçu les dépêches de Son Excellence. Mais, monsieur, me dit le suisse, il y a deux mois que nous n'avons reçu de courrier extraordinaire,

— Comment ? un courrier extraordinaire doit être jar» rivé hier soir.

— Il faut donc qu'il soit entré par la lucarne du grenier ou par le trou de la cheminée ; car par cette porte, foi d'honnête homme, il n'en est entré aucun.

— Mais M. l'ambassadeur doit avoir travaillé toute la nuit.

— Cest possible, monsieur, mais non pas ici : car S. E.

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a soupe chez rambassadeur d*Espagne, d*où elle n*est revenue que fort tard.

J*avaU deviné juste : plus de doute. Le pas est fait, je ne puis reculer qu*avec honte ; c'est à G. C. à résister, si la partie n'est pas de son goût : on ne lui fera pas violence. Le dé en est jeté.

Vers le soir, je me rends exprès an casino de Muran; et j'écris à M. M. un billet dans lequel je la prie d'excuser si une affaire importante survenue a M. de Bragadin m'empêchait de passer la nuit avec elle et nos deux amis, que je la priais de saluer de ma part en leur faisant mes excuses. Après ce bel exploit, je retourne à Venise de trèsmauvaise humeur; et, pour me distraire, j'allai jouer et je perdis toute la nuit.

Le surlendemain, certain de trouver à Muran une lettre de M. M., je m'y rendis, et effectivement le concierge me remit un paquet dans lequel je trouvai une lettre de ma nonne et une de C. C«, car tout était devenu commun entre elles.

Voici cette lettre :

« Nous fûmes bien mortifiées, mon cher ami, en apprenant que nous n'aurions pas le bonheur de te voir. L'ami de ma chère M. M. vint un quart d'heure après, et, en lisant ton billet, il se montra aussi fort mécontent. Nous nous attendions à souper fort tristement; mais les jolis propos de ce monsieur nous égayèrent, et tu ne saurais t'imaginer combien nous sommes devenues folles après avoir pris du punch au vin de Champagne. Notre ami était devenu aussi fou que nous, et nous avons passé la nuit non pas en trios fatigants, mais très-gais. C'est, je t'assure, un homme charmant, tsat pour être aimé; mais il faut qu'il se reconnaisse ton inférieur en tout. Sois certain que je t'aimerai toigours et que tu seras toujours le maître de mon cœur. »

Cette lettre, malgré mon dépit, me fit rire; mais celle de M. M. était bien plus singulière. La voici :

« Je suis sûre, mon cœur, que tu as fait un mensonge de pure politesse ; mais tu avais deviné que je m'y atten-

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dais C'est un cadeau magnifique que tu as voulu faire à notre ami en échange de celui qu*il t*a fait en ne s'oppo* fiant pas à ce que sa M. M. te donnât son cœur. Tu le possèdes tout entier, mon ami, et tu le posséderais également; mais il est bien doux de pouvoir assaisonner les plaisirs de Tamour de tous les charmes de Tamitié. J*ai été fâchée de ne pas te voir, mais j'ai bien senti que si tu étais venu, nous n'aurions pas beaucoup ri ; car notre ami, malgré son esprit, a quelques préjugés de nature. Quant à C. C, elle a maintenant Tesprit tout aussi libre que le nôtre : et je me félicite que ce soit À moi qu'elle en ait l'obligation ; tu dois me savoir gré d'avoir achevé de te la former et de la rendre entièrement digne de toi. J'aurais voulu te savoir caché dans le cabinet, où je suis persuadée que tu aurais passé des heures délicieuses. Mercredi je serai seule et toute à toi à ton casino de Venise : fais-moi savoir si tu te trouveras à l'heure ordinaire à la statue du héros CoUeoni; et, si tu ne peux pas y venir, indique-moi tel autre jour que tu voudras. »

Il me fallait répondre â l'Unisson à ces deux lettres, et, malgré l'amertume que je sentais couler dans toutes mes veines, mes réponses ne devaient distiller que du miel. U me fallait un effort de courage ; mais je me dis fort â propos : Georges Dandin, tu Vas voulu. Je ne pouvais me refuser à porter la peine de mes œuvres, et je n'ai jamais bien su discerner si la honte que j'éprouvais était ou non ce qu'on appelle mauvaise honte. C'est un problème que je laisse insoluble.

Dans ma lettre à C. C, j'eus le courage ou l'efEronterie de lui faire des compliments et de l'encourager même à imiter M. M., ne pouvant lui conseillerde meilleur modèle.

J'écrivis à ma nonne qu'elle me trouverait ponctuel au pied de la statue ; mais, au milieu d'une foule de faux compliments qui auraient dû déceler l'état de mon cœur, je lui disais que j'admirais la parfaite éducation qu'elle avait donnée à C. C, mais que je me félicitais de n'avoir pas été condamné à la torture de l'observatoire, car je sentais que je n'aurais pu j tenir.

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lid mercredi, ex^t au rendez-yons. je n'attéiidisr pas longtemps M. M., qui vint déguisée en homme. — Point de théâtre ce soir, me dit-elle; allons & la redoute y perdre notre argent ou le douhler. Elle avait six cents seqnins ; j*eQ avais une centaine : la fortune nous tourna le dos, et nous perdîmes tout. Je comptais alors que nous allions sortir du coupe-gorge; mais, s'étant un instant éloignée de moi, elle revint avec une bourse de trois cents sequins que son ami, qu'elle savait où trouver, lui avait donnée. Cet argent de l'amour ou de Tamitié lui porta un instant de bonheur, car elle regagna tout ce que nous avions perdu ; mais, avides ou imprudents, nous continuâmes de jouer, fst bientôt nous restâmes sans le sou.

Dès que nous nous vîmes dans Timpossibilité de oontir nuer â jouer : — Allons, me dit-elle, maintenant que nous ne craignons point les voleurs, allons soupep.

Cette femme, religieuse, esprit fort, libertine et joueuse, était admirable en tout ce qu'elle faisait. Elle venait de perdre douze mille fi^ncs, et son esprit était aussi libre que si elle eût ^it ^^ gain considérable. Il est vrai que l'argent qu'elle venait de perdre lui avait coûté peu de peine à gagner.

Dès que nous fumes seuls, elle me trouva triste, préoccupé, quoique je m'efforçasse de ne pas le paraître ; mais, pour elle, toujours égale, elle était belle, brillante, enjouée et amoureuse.

Elle crut me mettre en gaieté en me faisant circonstanciellement l'historique de la nuit qu'elle avait passée avec C. C. et leur ami; mais elle aurait dû deviner qu'elle frappait à gauche. C'est une erreur commune à tout le monde; elle vient de l'esprit ; car on croit trouver dans les autres la disposition dans laquelle on se trouve soi-même.

J*étais sur les épines et je me tournais de cent manières pour biaiser sur le chapitre et faire tomber la conversation sur un autre sujet ; car les détails voluptueux qu'elle 98 plaisait ^ me faire me dépitaient, et, Le dépit amenant la froideur, je craignais de faire une triste figure dans les combats que nous devions nous livrer : et quand un amou-

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