‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 224 sur 235 · Chapitre XXVii. iS · texte numérisé non relu

Chapitre XXVii. iS

amî paisse se flatter d'en trouver d'incorruptibles. Je vous dirai même que j'ai de ifortes raisons de soupçonner que notre commerce est connu des inquisiteurs d'État, qui dissimulent par politique; mais je ne répondrais pas que ce secret ne fut bientôt dévoilé quand je ne serai plus ici, et que la religieuse qui protège votre sortje du couvent saura que ce n'est plus pour moi que vous sortez. Les seules personnes dont je puisse vous répondre sont le concierge et sa femme. Je leur ordonnerai avant de partir de regarder notre ami comme un autre moi-même, et vous vous entendrez ensemble. J'espère que tout ira bien jusqu'à mon retour, si vous vous conduisez avec prudence. Je vous écrirai par le canal de mon concierge ; sa femme vous fera tenir mes lettres comme elle Ta fait jusqu'à présent, et vous vous servirez de la même voie pour me répondre. Je dois partir, ma tendre amie ; mais mon cœur vous reste, et j e vous laisse j usqu'à mon retour entre les mains d'un ami que je me félicite d'avoir connu. Il vous aime, il a du cœur et de lexpérience ; il ne vous laissera pas faire de fau2 pas.

Ce discours avait tellement frappé M. M., qu'elle nous pria de la laisser partir, parce qu'elle se sentait le besoin d'être seule et de se coucher. Au moment de son départ, nous convînmes de souper ensemble le jeudi suivant.

Dès que nous fûmes seuls, l'ambassadeur me démontrai l'indispensable nécessité de lui cacher qu'il partait poui* ne plus revenir.

— Je vais, me dit-il, travailler avec le cabinet autrichien à un traité qui fera parler toute l'Europe. Je vous prie de m'écrire en ami et sans aucune réserve ; et, si vous aimez notre commune amie, ayez soin de son honneur, et surtout, s'il le faut, ayez la force de vous opposer à tout ce qui pourrait vous exposer à deô malheurs qu'on peut prévoir et qui vous seraient également funestes. Vous savez ce qui est arrivé à M"*® de Riva, religieuse au couvent de S***. On la fit disparaître dés qu'on sut qu'elle était grosse, et M. do Prulai, mon prédécesseur, devint fou peu de temps après et mourut. J.-J. Rousseau m'a dit que ce fut

- II.- si

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par Teffet d un poison : mais c'est un visionnaire, qui voit, tout en noir. Moi, je crois qu^il mourut de chagrin de ne pouvoir rien faire pour cette malheureuse, que le pape a depuis dispensée de ses vœux, et qui, après 8*étre mariée, vit -actuellement ft Parme sans estime ni considération.

n Faîtes que les sentiments d'une amitié loyale et prudente fassent taire les sentiments de Famour. Voyez M. M. quelquefois au parloir ; mais ahstenez-Tons de la voir ici, car les barcarols vous trahiront. La certitude où nous sommes qu^elles sont dans un état satisfaisant diminue beaucoup la peine que j'éprouve ; mais convenez que vous avez été bien imprudent ! Vous avez bravé un malheur terrible : réfléchissez au parti extrême que vous vous seriez vu forcé de prendre ; car je suis certain que vous ne TauHez pas abandonnée. Elle croyait qu'avec des emménagogues on pouvait détruire le danger, mais je l'ai désabusée. Au nom de Dieu, soyez sage II l'avenir; et écrivezmoi tout, car je m'intéresserai toujours à son sort par devoir et par ^sentiment. »•

Nous revînmes ensemble à Venise, où nous nous séparâmes et je passai le reste de la nuit dans une grande agitation. Le lendemain j'écrivis une lettre à notre beUe affligée, et, tout en lui prodiguant les caressions que je croyais les plus propres À la soulager, je tâchai de lui insinuer la nécessité où nous nous trouvions de nous soumettre ft un système de prudence et d'éviter tous les écarts qui pourraient nous rendre complètement malheureux.

Le jour après je reçus sa réponse,, et chaque ligne exprimait le plus profond désespoir. La nature l'avait douée d'tmtenipérament que la jouissance avait développé d'une manière à lui rendre le cloître insupportable, et je pré- Voys^s les com'bàts que j'aurais à soutenir.

Nous nous vîmes le jeudi après Pâques, et je Tavais prévenue que je ne me rendrais au casino qu'à minuit. Elle avait eu le temps de passer avec son ami quatre heures dans les plaintes et les ïegrets, pendant lesquelles elle avait souvent maudit sa cruelle destinée et le coup de tête qui lui avait fait prendre le voile. Nous soupâmes en

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