‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 227 sur 235 · CHAPITRE XXVÏI. 4M · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVÏI. 4M

pourtant d'avoir 1 adresse et riidbitude d*un barearol d(S métier*

En mcHns d'une demi-heure, Forage éclate, Les éclaôrs se succèdent avec rapidité, le tonnerre gronde et Te vent est d'une violence extrême. Cependant, apr^sune grosse pluié et en moins d'une heure, le ciel s'éclaircit, mais point de l'une : nous étions au lendemain de l'Ascension. CiniJ heures sonnent; je mets la tête, à la fenêtre, mais je sens un vent très-fort et qui m'était contraire.

Ma tirannq del mar Libeccbia resta.

Ce Nbecchio^ que TÂrioste appelle Avec raisonla tjrandÀ la mer, est le vent du sud-ouest qu'à. Venise on a coutuioe d'appeler garhin. Je ne le disais pas« mais il m'ef^ajait. Je dis à mon amie qu'il était ix^dispeni^ble que noua fissions le sacrifice d^une heure d^ plaisir, que la pnudenee l'e^geait. — Partons à rinstant, car, si le vent ve^aii^à augmenter, il me serait impossible de doubler la pointe, de nie. Elle sentit la nécessité de sarendro.à mon conseil^ et, prenant la clef de son coffre-fort, où eîto avait besoni de prendre de l'argent, elle fut enchantée de trouver son trésor quadruplé. Elle me remercia de ne lui en avoir rien dît, m'assura qu'elle ne voulait que mon cœur, et, m'ajaçt suivi, elle entra dans mon bateau et s'y coucha tout de son long pour ne point gêner le mouvement. Je me mis en poupe, plein de courage et de peur, et en cinq minutes j*eus le bonheur de doubler la pointe. Mais c'était là que le tyran m'attendait! je ne fus pas longtemps à sentir que la force continuée du vent ne tarderait pas à épuiser la mienne. Je ramais avec toute la vigueur possible, mais tout ce que j'obtenais était d'empêcher ma petite embarcation de reculer. Il y avait une demi-heure que j'étais dansr cet état de détresse, et je me sentais défaillir sans oser dire mot. J'étais hors d'haleine, mais comment penser k me reposer, le moindre moment de relâche m'aurait poussé bien loin en arrière, et c'eût été un malheur irréparable, MM. se tenait immobile dans un profond silence, car ^lle

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sentait que je devais étpe incapable de lui répondre. Je commençais & nous voir perdus.

J*aperçois de loin une barque qui venait rapidement . vers nous. Quel bonheur ! J'attends qu'elle me dépasse, car sans cela je n'aurais pu faire entendre ma voix; mais dès que je la vois ft ma gauche & deux toises de distance, je crie d'une voix forte : Au secours pour deux seqvinsi

On baisse la voile, on vient & moi À quatre rames, on m*accroche, et je ne demande qu'un homme qui me mène & la pointe opposée de File. On me demande un sequin d'avance; je le donne et je promets de payer l'autre à l*honmie qui monterait en poupe pour m'aider à gagner la pointe. En moins de dix minutes je me vis devant la petite rive du couvent ; mais le secret m'était trop cher pour le risquer. Dès que nous fûmes & la pointe, je paye mon sauveur et je le renvoie. De 1&, le vent m'étant favorable, je rebrousse chemin et j'arrive fBu^ilement à la petite porte, où M. M. descend en me disant : — Va dormir au casino. Je trouvai son conseil très-sage et je le suivis : J'avais le vent en poupe, j'arrivai sans fatigue, et je dormis jusqu'au haut du jour. Dos que je /îislevé, j'écrivis à ma chère amante que je me portais bien et que nous nous reverrions & la grille. Ayant ensuite ramené mon bateau & Saint- François, je me masquai et j'allai au Liston.

Le lendemain, M. M. vint seule &la grille, et nous fîmes toutes les réflexions que l'événement de la veiUe pouvait faire naître; mais, au lieu de prendre la détermination que la prudence devait nous suggérer, c'est-à-dire celle de ne plus nous exposer au danger, nous crûmes faire un grand effort de. raison en nous promettant, en cas que nous fussions de nouveau menacés par l'orage, de nous quitter & l'instant même que nous le verrions naître. Nous dûmes cependant convenir que si l'Amour ou le hasard ne nous eût amené la barque protectrice, nous aurions dû retourner au casino, car M. M. ne pouvait point retourner au couvent, et comment y serait-elle rentrée après ? J'aurais dû quitter Venise avec elle, et cela pour n*y plus revenir

CHAprriu! xzvn.

Alora ma vie se serait trouvée iprévocablement fiienne, et, sans doute, les combinais ona qui, à soixante et douze ans, me font écrire oes méiaoire n'auraient jamais eu lieu.

Nous poursuivîmes, pendant trois mois, & non! la même manière une fois par semaine, toujours ai et jamais troublés par le moindre accident.

M. M. ne pouvait s'empÔcher de rendre compte bassadeur de tout ce qui nous arrivait : j'avais ég promis de lui écrire et d'être rigoureusement vi mes rapports. Il nous répondit en nous félicitant s bonheur, mais il nous présageait des malheurs iné si nous n'avions pas la prudence de cesser.

M. Murray, ministre résident d'Angleterre, bel plein d'esprit, savant et grand amateur du beau e Bacchus et de la bonne chère, entretenait la cé\i cilla, laquelle m'ayant trouvé b, Padoue, me fit connaissance. Ce brave homme devint bientôt moi peu près dans le même goût que M. de Bemis, seule différence que le Français aimait à être le spi et que l'Anglais, au contraire, aimait à donner 1 tacle. Je n'étais jamais de trop dans ses ébats am où il était brave, et la voluptueuse Ancilla était en de m'avoir pour témoin. Je neleuraijamws donné sir de me mêler à leur lutte. J'aimais M. M.; mail avouer que ma fidélité pour cette belle personne n pas entièrement à l'amour que je nourrissais po Ancilla, quoique belle, m'inspirait de la répugnai elle était toujours enrouée et elle se plaignait coni ment d'une douleur aiguë augosier; et, quoique soi se portât bien, je craignais, et non sans raison, cai ladie qui termina les jours de François I", roi de la conduisit au tombeau pendant l'automne suiv quart d'heure avant qu'elle rendit l'âme, son ii Breton, cédant aux lubriques instances de cet velle Messaline, lui fit le dernier sacriâceen ma pi malgré une large plaie au visage qui la rendait 1

Cet acte de cynisme vraiment héroïque fut c

toute la ville, et ce fut Murray qui le publia lui-même, me citant comme témoin du fait.

Cette fameuse courtisane, dont la beauté avait été justement célèbre, se sentant rongée par un mal iatérieur, promit cent louis à un médecin nommé Luccbesi^ qui, à force de mercure, s'engagea à la guérir; mais Ancilla spécifia sur le billot qu'elle lui fit qu'elle ne lui payerait cette somme qu'après que ledit Lucchesi aurait fait avec elle un sacrifice amoureux. Le docteur, ayant fait son ministère aussi bien que possible, voulut être payé sans se soumettre à la conclusion du traité, mais Ancilla tint bcm, et l'affaire fut portée devant le magistrat. En Angleterre, où toute convention est exécutoire, Ancilla aurait gagné son procès, mais à Venise elle le perdit. Le juge, dans sa sentence, déclara qu'une condition criminelle non tenue ne préjudiciait point à la validité du contrat. Sentence remplie de sagesse, particulièrement dans le cas.

Deux mois avant que cette femme fût devenue révoltante, M. Memmo, mon ami, devenu plus tard procurar teur de Saint-Marc, me pria de le conduire chez elle. Dans le plus beau de la conversation, voilà une gondole qui arrive, et nous en voyons descendre le comte de Rosemberg, ambassadeur de Vienne. M. Memmo, épouvanté (car un noble vénitien ne doit se trouver nulle part avec un ministre étranger, sans que, par cela seul, il devienne coupable de trahison envers l'Etat), sort en toute hâte de la chambre d'Ancilla, et je le suis ; mais à l'escalier il rencontre l'ambassadeur, qui, voyant son embarras, part d'un éclat de rire et continue son chemin. Je monte à l'instant dans la gondole de M. Memmo, et nous allons tout de suite chez M. Cavalli, secrétaire des inquisiteurs d'État M. Memmo n'avait pas de meilleur parti à prendre, poui éviter les suites fâcheuses que cette fatale rencontre au rait pu avoir ; et il était bien aise que je fusse avec Im pour rendre témoignage de la simplicité de l'événement et mettre ainsi son innocence à couvert.

M. Cavalli reçut M. Memmo en souriant, et lui dit qu'il avait très-bien fait d'aller se confesser sans perdre de

temps. M. Memmo, fort étonné de cet 'accueU, la courte histoire do sa rencontre; et le sécréta pondit de l'air le plus sérieux qu'il ne doutait vérité de son récit, puisque les circonstances & taient parfaitement k ce qui lui en était connu. ■ Nous sortîmes fort intrigués de la réponse de crétaire, et nous raisonnâraes beaucoup à ce si le résultat do nos réflexions fut que M, Cava positivement rien pu savoir avant notre entrée e qu'il ne nous avait parlé ainsi que par cette qu'ont les inquisiteurs de vouloir faire accroire q leur demeure un instant caché.

Après la mort d'Ancilla, M. Murray resta ■ tresse en titre ; maia, voltigeant comme uq p avait alternativement les plus jolies filles de V aimable épicurien partit deux ans après pour ' nople, et il a été, pendant vingt ans, ministre d de SaintrJames a la Sublime-Porte. Il retourna en 1778 dans l'intention d'y finir ses jours loin res ; mais il mourut au lazaret huit jours ava achevé la quarantaine de rigueur.

La fortune continuait à me favoriser au jet trevues avec M. M. ne pouvaiexit être découvei que j'étais devenu notre propre nocher et que gieuses quiétaientdanalo secret étaient tpopint^ le garder; je menais donc une vie joyeuse, ms voyais qu'aussitôt que M. de Bernis se décideri savoir à, M. M qu'il ne retournerait plus à"^ rappellerait les gens qu'il avait laissés à ses qu'alors nous n'aurions plus de casino. Je savai que, quand la mauvaise saison serait arrivée, il impossible de continuer seul nos courses dans bateau.

Le premier lundi d'octobre, jour de l'ouvt théâtres et de la prise dn masque, j'allai à Saint prendre mon bateau, avec lequel j'allai à Mura mon amante, et ensuite je voguai vers le casino, étant assez longues pour pouvoir donner assez

an plaisir, nous commençâmes par faire un excellent souper; ensuite nous allâmes nous livrer à Cupidon et à Morphée. Tout à coup, au milieu d'une douce extase, un bruit que j'entends du côté du canal éveille mes soupçons; je vole â la fenêtre. Quelle fut ma surprise et ma rage ea apercevant un gros bateau qui traînait le mien & la remor* que! Cependant, maître de mon premier mouvement, je crie aux voleurs que, s'ils veulent me faire le plaisir de me rendre mon batëlet, je leur donnerai dix sequins.

Us ne me répondent que par des éclats de rire, et ne me croyant pas, ils continuent â fuir. Que pouvais-je feiiref crier au voleur? Que le ciel m'en préservât ! courir après les ravisseurs 1 je n'avais pas la faculté de marcher à pied sec sur les eaux. J'étais désolé, et M. M. pour le coup me montra de la frayeur, car elle ne prévoyait pas comment je pourrais remédier à ce malheur.

Je m'habille à la hâte, ne pensant plus à l'amour et ne me consolant que par l'idée que j'avais encore deux heures devant moi pour me procurer un bateau, eûtril dû me coûter cent sequins. Je n'aurais pas été embarrassé si j'avais pu prendre une gondole ; mais les barcarols n'auraient pas manqué de publier, dès le lendemain, dans tout Muran qu'ils avaient reconduit une religieuse â tel couvent, et tout aurait été perdu.

Il ne me restait donc que le moyen de me procurer un bateau â prix d'argent ou en imitant les gredins qui m'avaient ravi le mien. Je mets mes pistolets et mon poi« gnard dans mes poches; je prends de l'or, et, muni d'une rame et d'une fourche, me voilà en campagne.

Les voleurs avaient limé la chaîne de mon bateau avec une lime sourde : ce moyen me manquait, et je ne pouvais compter que sur la bonne fortune d'en trouver un amarré simplement avec des cordes.

J'arrive au grand pont, je vois des bateaux en quantité, mais il y avait du monde sur le quai ; je ne pouvais pas m'exposer à la tentative d'en enlever un. Je courais comme un forcené, quand, au bout du quai, j'aperçois un cabaret ouvert. J'entre et je demande s'il j a des bâte-

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11 md fut facile de devenir membre de la société de M. Zorzi, car il avait un excellent cuisinier et une femme charmante. Il savait que je n'aimais pas Chiari en qualité d'auteur, et M. Zorzi payait des gens qui, sans miséricorde, comme sans rime ni i*aison, sifflaient toutes les pièces de Tabbé comique. Mon amusement consistait à les critiquer en vers marteîiers, sorte de mauvais vers qui étaient alors fort en vogue ; et Zorzi avait grand soin de distribuer la copie de mes critiques. Ce mauvais manège me fit un ennemi puissant dans M. Condulmer, qui m eu voulait en outre parce que j'avais tout Tair de posséder les bonnes grâces de M"** Zorzi, à laquelle, avant mon apparition, il faisait une cour assidue. Ce M. Condulmer au reste était excusable de m en vouloir ; car, étant le maître d'une bonne partie du théâtre de Saint- Ange, la chute des pièces de Fabbé-poète lui faisait du tort ; car on ne pouvait louer les loges qu'à très-bas prix, et l'intérêt est presque pour tout le monde une clause sine quâ non.

Ce cher M. Condulmer avait soixante ans, mais, vert encore, il aimait les femmes, le jeu et l'argent ; il était même usurier, mais il avait le secret de passer pour un petit saint, car il avait soin de se faire voir tous les matins À la messe de Saint-Marc et ne manquait jamais de pleurer devant le crHcifix. On le fit conseiller Tannée suivante, et, en cette qualité, il fut pendant huit mois inquisiteur d*État. Dans cette place éminente et diabolique, il ne lui fut pas difficile d'insinuer à ses deux collègues qu'il fallait me mettre sous les Plombs en qualité de perturbateur du repos public.

Lecteur, attendez encore neuf mois, et vous verrez. . Au commencement de l'hiver, on apprit l'étonnante nouvelle du traité d'alliance conclu entre les maisons de France et d'Autriche ; traité qui changeait totalement le système politique de l'Europe, et auquel les puissances européennes ne pouvaient ajouter foi, tant la chose avait paru impossible L'Italie entière dut se réjouir de cette alliance, car elle mettait ce beau pays à l'abri de devenir le théâtre de la guerre au moindre différend qui pouvait survenir entre

cés^ax pmssances. Ce qui démontait les têtes les plus penfsantes était que ce merveilleux traité eût été conçu et coaciu par un jeune ministre, qui jusqu'alors n'avait encore figuré que comme bel esprit. Il avait été ourdi dans le secret, en 1750, entre M"* de Pompadour, le comte de Kaunitz, qui fut fait prince, et M. l'abbé de Bernis, qui ne fut connu que l'année suivante, lorsque le roi le nomma ambassadettr à Venise. Il y avait deux cent quarante ans que la maison de Bourbon et celle de Habsbourg étaient ennemies, quand ce fameux traité parut ; mais il ne fut pas de longue durée, car il ne dura que quarante ans, et il n'est pas probable que jamais traité dure plus longtemps entre deux cours si essentiellement diflférentes.

L'abbé de Bernis fut ministre des affaires étrangères, quelque temps après la conclusion du traité; trois ans. après il rétablit le parlement; ensuite il fut fait cardinal, puis disgracié, ensuite placé à Rome, où U mourut. Mors uïHma linea rerum est{\).

Ce que j'avais facilement prévu arriva, car neuf mois après son départ de Venise il annonça à M. M. son rappel, mais de la manière la plus délicate. Malgré cela, M M. y fut si sensible qu'elle aurait bien pu succomber à ce rude coup, si, longtemps à l'avance, je ne l'y avaispréparée avec tous les ménagements possibles. M. de Bernis m'adressa toutes les instructions. Ilvoulut que tout ce qui était dans le casino fôt vendu et que le produit en fût remis à M. M. en tontepropriété, à l'exception des livres et estampes, que le oonciergefut chargé de lui rapporter à Paris. C'était un fort joîi bréviaire pour un cardinal, mais plût à Dieu qu'ils n'en eussent pas de plus dangereux pour la société.

Tandis que M. M. se livrait à la douleur, j'exécutais les ordres de M. de Bernis, et, à la moitié de janvier 1755, nous n'eûmes pins de casino. Elle garda près d'elle deux mille sequins et ses bijoux, se réservant de les vendre plus tard pour s'en faire une rente viagère, et elle me laissa la caisse du }eu, devant continuer à jouer de moitié. J'avais

fl) f4L nrai't est la dci*nière ligne dnHtire- delà tî«.

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alors trois mille sequins, et nous ne pouvions plus nous voir qa*à la grille. Bientôt, consumée de chagrin, elle tomba dangereusornent malade, et je la vis le 2 février portant sur ses traits les symptômes d*une mort prochaine. £Ue me remit son écrin avec tous ses diamants et tout son argent, À Texception d*une petite somme, tous les livres scandaleux qu*elle avait et toutes ses lettres, en me disant que si elle ne mourrait pas je lui rendrais le tout, mais que tout m'appartiendrait si, comme elle le croyait, elle succombait à la maladie qu'elle allait faire. Elle me dit encore que G. G. m'informerait de son état, et me pria d'avoir pitié d'elle et de lui écrire, ne pouvant attendre quelque consolation que de mes lettres, qu'elle espérait avoir la force de Ure jusqu'à son dernier soupir.

Je fondais en larmes, car je l'aimais avec idolâtrie, et je lui promis d'habiter Muran jusqu'à ce qu'elle eût recouvré sa santé.

Ayant tout fait placer dans une gondole, je me rendis au palais Bragadin pour mettre tout en sûreté : ensuite je retournai à Muran pour engager Laure à me trouver une chambre meublée où je pusse demeurer en liberté. — Je connais, me dit-elle, un joli logement avec une cuisine; vous y serez parfaitement tranquille et à bon marché, et, si vous voulez payer le loyer d'avance, vous n'aurez même pas besoin de dire qui vous êtes. Le vieillard à qui le logement appartient demeure au rez-de-chaussée, il vous donnera toutes les clefs, et vous pourrez ne voir personne si vous le désirez. Elle me donna l'adresse, je m'y rendis sur-le-champ, et, ayant trouvé le tout à ma convenance, je payai un mois d'avance, et l'affaire fut faite. G'était une maisonnette au bout d'une rue morte qui aboutissait au canal. Je retournai chez Laure pour lui dire que j'avais besoin d'une servante qui allât me chercher mes repas et qui pût faire ma chambre : elle me la promit pour le lendemain.

Ayant tout arrangé pour mon nouveau séjour, je revins à Venise et je fis ma malle comme si j'avais été disposé à faire un long voyage. Après souper, je pris congé de

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M. Bragadiii et de ses deux amis, en leur disant (][ue, pour une affaire importante, j'allais na'absenter pour quelques semaines.

Le lendemain m'étant rendu à mon nouveau domicile, je fus fort surpris d'y trouver 'f onine, flUe de Laure, jolie, n'ayant que quinze ans, et qui me dit en rougissant, mais avec une sorte d'esprit que je ne lui soupçonnais pas, qu'elle aurait le courage de me servir avec autant de zèle que sa mère même pourrait en avoir.

Je me sentais trop afflige pour savoir gré à Laure de ce joli cadeau, et je décidai même que la chose n'irait pas comme elle avait dû le penser, sa, fille ne pouvant rester à mon service. On verra quelle est d'ordinaire la force de ces résolutions. En attendant je traitai cette jeune fille avec douceur.

— Je suis sûr, lui dis-je, de ta bonne volonté, mais il faut que je parle à, ta mère. J'ai besoin d'être seul, ajoutai-je; car je dois écrire toute la journée, et je ne prendrai rien que ce soir. Tu auras soin de me prendre ce qu'il faut pour mon souper. Elle me remit alors une lettre, en me demandant pardon de ne pas me l'avoir remise plus tôt. — Il ne faut jamais oublier, lui dis-je, de faire vos commissions ; car si vous aviez tardé plus longtemps à me remettre cette lettre, il aurait pu m'arriver un grand malheur. Elle rougit, me demanda pardon et sortit. La lettre était de C. C. Elle me disait que son aïnie était au lit et que le médecin lui avait trouvé de la fièvre. Je passai le reste de la journée à mettre tout en ordre dans ma chambre et à écrire à C. C. et â sa souffrante amie.

Vers le soir, Tonine vint m'apporter des flambeaux et me dire que mon souper était prêt. — Sers-moi. lui diiç-je. Voyant qu'elle n'avait mis qu'un couvert, ce aont je fus bien aise pour sa modestie, je lui dis d'en mettre un autre, voulant qu'elle me tînt toujours compagnie. Je ne me rendais pas compte du mouvement qui nae faisait agir j je ne voulais que me montrer bon, et j'agissais de bonne foi. Nous verrons, lecteur, si ce n'était pas là une des rusés qu'emploie le démon pour aller à ses fins.

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N^ayant point d'appétit, je mangeai pen; mais je trouvai tout bon, excepté le vin; mais Tonine me promit d*en procurer de meilleur pour le lendemain ; ensuite elle alla se coucher dans Fantichambre.

Après avoir cacheté mes lettres, voulant m*assurer si la porte d*entrée était fermée, je sortis et je vis Tonine couchée, dormant paisiblement ou faisant semblant de dormir. J'aurais pu soupçonner son idée ; mais je ne m^ tais jamais trouvé dans une situation pareille, et je jugeai de la grandeur de mon affliction par Tindiffërence avec laquelle je regardai c^tte mie : elle était belle, et pourtant je sentis que nous ne courions aucun risque ni elle ni moi.

Le lendemain, éveillé de très- bonne heure, je Tappelai, et elle entra tout habillée, et trôs-décemment. Je lui remis la lettre pour C. C, dans laquelle se trouvait celle de M. M., en lui disant de la porter A sa mère et de revenir de suite pour faire mon café. — Je dînerai A midi, Tonine ; aie soin d*aller me chercher ce qu'il me faut de bonne heure.

— Monsieur, c'est moi qui ai préparé votre souper d'hier, et si vous le voulez, je pourrai préparer tous vos repas.

— Je suis très-satisfait de ton talent ; continue, et voil^ un sequin pour les dépenses.

— Il m'est resté seize livres de celui que vous me don nâtes hier, et cela peut suffire.

— Non, je te les donne, et j'en ferai autant chaque jour.

Sa joie fut si grande, que je ne pus l'empêcher de couvrir ma main de baisers. Je me gardai bien de la retirer et de l'embrasser, car je sentais que je n'aurais pum'empêcher de rire, et cela aurait déshonoré ma douleur.

Cette seconde journée se passa comme la précédente. Tonine était charmée que je n'eusse plus dit que je voulais parler A sa mère ; elle en tirait la preuve que ses services m'étaient agréables. Me sentant faible et craignant de me réveiller trop tard le lendemain pour envoyer ma lettre

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