‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 230 sur 235 · CHAPITRE xxvm · texte numérisé non relu

CHAPITRE xxvm

— Yons êtes caustiqae. On pourm peat-étre dire que vous avez passé tout ce temps dans une serre chaude sous la puissance de Mercure.

— Rassurez-vous, monsieur; car pour éviter ce juge^ ment téméraire, je repartirai dès ce soir«

— Oh I je suis bien certain que non,

— Croyez, monsieur, lui dis-je d'un air ràiUeur, que je fais trop grand cas' de votre jugement pour ne pas me régler en conséquence.

Voyant que je parlais sérieusement, mes amia lui en voulurent et Taristarque demeura un peu confus,

RigheUini qui était ami intime de Murray, me dit aveo amitié qu'il lui tardait de lui annoncer que j*étais ressus* cité, et que tout ce qu*on avait débité sur mon compte était faux. — Nous irons, lui dis-je, souper chezlui, et je repar^ tirai après souper. Voyant M. de Bragadin inquiet ainsi que ses deux amis, je leur promis de revenir diner avec eux le 25 avril, jour de la fête de Saint-Marc,

Aussitôt que M. Murray me vit, ii me sauta au ooa et m*embrassa comme un bon Allemand. Il me présenta à sa femme, qui m*engagea à souper d'une manière très-polie. Murray, après m'avoir conté une foule d'histoires qu*on avait forgées sur ma disparition,, me demanda si je connaissais un petit roman de l'abbé Chiari qui avait paru à la fin du carnaval. Lui ayant dit que non, il m*en fit présent, en m'assurant qu'il me ferait plaisir. Il avait raison C'était une satire qui déchirait la coterie de M. Zorzi, dans laquelle le pauvre abbé m'avait départi an pauvre rôle. Je ne le lus que quelque temps après : en attendant je le mis dans ma poche. Après le souper, qui fut fort agréable, j'allai prendre une gondole au trsget et je retournai à Muran.

Il était minuit et il faisait très-obscur, de sorte que je ne m'aperçus pas que la gondole était mal couverte et en fort mauvais état. Il bruinait quand je m'embarquai ; et la pluie étant devenue assez forte, je fus bientôt transpercé. Le malheur n'était pas grand, car j'étais près de ma petite demeure. Je monte À tâtons, je frappe à la porte de l'an-

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tichambre, où Tonine, qui ne m'attendait plus, 8*était déjà couchée.

Réveillée en sursaut, elle vint m'ouyrir en chemise et sans lumière. Conune j en avais besoin^ je lui dis de cherchei* le briquet ; ce qu'elle fit de suite, me prévenant d'une voix modeste et douce qu elle n*était pas habillée. Pourvu <[ue tu sois couverte, lui dis-je, celane&it rien. Bile ne l'épliqua pas et eut bientôt allumé une bougie ; mais en me Voyant tout mouillé elle ne put s empêcher de rire.

— Je n*ai besoin de toi, ma- chère enflant, que pour Bi*esgujer les cheveux, lui dis*je. Vite elle se hâte d'aller prendre la poudre, et, la houppe à la maïUi elle commence son ministère ; maiB sa chemise était courte ot très*largo par en haut. Je me repentis un peu tard de ne lui .avoir pae donné le temps de s'habiller. Je sentis que j*étais perdu, et d'autant plus qu'ayant les deux mains occupées, elle no pouvait tenir sa chemise et cacher à mes regards dans globes naissants plus séduisants que les poninies des Hes* pérides. Comment faire pour ne pas voir? Fermer k*s yeux? Fi donc! Je cède à la nature et je repais mes regards avec tant d'avidité, que la pauvre Tonine en rougit. — Tiens, lui dis-je, prends la gorge de ta.ehe^xkise entre tes dents :je ne verrai plus rien. Mais c'était pis qu'auparavant et je n'avais fait que jeter de Thuile eur lo feu ; car, le voile étant fort court, je voyais la base do deux colonnes renversées et presque la frise : je jetai ua cri involontaire de surprise et de volupté. Tonine, ne sachant comment fixire pour dérober tout à mes regards, se laissa tomber sur le sofa ; et moi, brûlant, je restais devant elle, ne pouvant me résoudre à rien. — Eh bien, me dit-elle, irai-je m'habiller pour achever de vous coiffer?

— Non, viens t'asseoir sur moi et bandenoiioi les yéux.

Obéissant, elle vient, mais l'étincelle était partie, et, n'en pouvant plus, je la serre entre mes bras, et, sans plus penser â jouer à colin-maillard, je la jette sur mxm lit, je la couvre die baisers, et, après avoH lui av^îr ^"ré de l'ai*»

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mer , toujours, elle ouïrit les bras de maalère & ma ; Ter qu'il y avait longtemps qu'elle désirait ce momen

Je cueillis la rose, et comme toujours je la trouva périeure à toutes celles que j'avais cueillies depuis c moissonnais dans les champs fertiles de l'amour.

Le matin & mon réveil, je me trouvai ainoureui d nine comme il me paraissait ne l'avoir jamais été d'ai femme. Bile s'était levée sana m'ëveiller, et dès q m'entendit elle vint : je lui reprochai tendrement de n' pas attendu que je lui donnasse le bonjour. Sans m pondre, elle me donna la lettre de M. M. Je la reçois remerciant, mais, mettant de colé la lettre, je la sai jelaplace prèsdemoi. — Comment! quel miracle! s' Tonine ; quoi I vous n'êtes pas pressé de lire cetie le Homme inconstant ! pourquoi n' as-tu pas voulu que guérisse il; a six semaines! Que je suis heureuse! fortunée IJe ne te fais aucun reproche, homme chéri ; aime-moi comme tu aimeg celle qui t'écrit chaque joi je serai contente.

— Sais-tu qui elle est!

— C'est une pensionnaire belle comme un ange; elle est là dedans, et je suis ici : tu es mon maître, et seras aussi longtemps que tu le voudras.

Charmé de pouvoir la laisser dans l'erreur, je lui que je l'aimerai toujours, mais pendant notre coUoqu tant laissée glisser en bas du lit, je la priai de se r cher; mais elle me dit qu'au contraire je devais me . pour pouvoir bien dîner, car elle voulait me servir ui pas délicat à la vénitienne.

— Qui l'a faitî lui dia-je.

— Moi, et j'y ai mis tout mon talent depuis cinq tu que je suis levée,

— Quelle heure est-il donc!

— Il est Une heure passée.

Cette intéressante fille m'étonnait. Ce n'était plu timide Tonine de la veille : elle avait cet air trio^j que donne le bonheur et cette satisfaction que l'ai heureux répand sur les traits d'une jeune beauté, J

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comprenais pas comment j'avais pu ne pas rendre hommage À ses charmes la première fois que je Favais vue chez sa mère. Mais alors j'aimais trop vivement C. C, j'étais trop affligé, et Tonine n'était pas encore formée. Je me levai, et me faisant servir une tasse de café, je la priai de suspendre le dîner d'une couple d'heures.

Je trouvai la lettre de M. M. tendre, mais moins intéressante que la veille. Je me mis à lui répondre, et je restai comme confondu en m'apercevant que, pour la première fois, cette besogne me semblait pénible. Cependant mon court voyage à Venise me fournit un verbiage de quatre pages.

Je fis un dîner délicieux avec ma charmante Tonine. La regardant à la fois comme ma femme, comme ma maîtresse et comme ma ménagère, je jouissais de me voir heureux à si bon marché. Nous passâmes toute la journée à table, parlant de notre amour et nous en donnant des marques par mille petites prévenances, car il n'y a pas de matière plus abondante ni plus agréable quand les interlocuteurs sont juges et parties. Elle me dit avec une sincérité naïve et charmante que, sachant bien qu'elle ne pourrait me rendre amoureux d'elle parce quej*en aimais une autre, elle n*avait espéré me gagner que par une surprise, et qu'elle avait prévu ce moment lorsque je lui avais dit qu'il n*était pas nécessaire qu'elle s'habillât pour allumer une bougie. — Jusqu'à ce moment, ajouta-t-elle, j'ai dit â ma mère la pure vérité, mais elle ne m'a jamais crue ; dorénavant je ne lui dirai plus rien.

Tonine avait de l'esprit naturel, mais elle ne savait ni lire ni écrire. Elle était ravie de se voir devenue riche, car elle se croyait telle, sans que personne à Muran pût dire la moindre des choses au préjudice de son honneur. Je passai avec cette charmante fille vingt-deux jours que je compte encore aujourd'hui au nombre des plus heureux de ma vie ; et ce qui me rend la vieillesse horrible, c'est qu'avec un cœur ardent je n'ai plus la force nécessaire pour me procurer un seul jour aussi heureux que ceux que je dus â cette charmante personne.

Vera la iln d'avril, ayant vu M. M. & la grille, mwffpe, fort changée, mais hors de danger, je retournai à Vea

Dans cette entrevue, aidé par l'attachement et le ter intérêt que je lui portais, je réussis à me comporte! façon qu'il lui fût impossible de s'apercevoir du chai ment qu'un nouvel amour avait opéré en moi. On cr facilement, j'espère, que je ne commis point l'impntdt de lui laisser soupçonner que j'avais abandonné le pi d'évasion, sur lequel elle comptait plus que jamais. J rais trop craint qu'elle ne retombât malade si je lui a ôté cet espoir. Je gardai mon casino, qui me coûtait de chose ; et comme j'allais voir M. M. deux fois pai maine, j'; couchais ces jours-l& et j'y faisais l'amour i ma chère Tonine.

Après avoir tenu parole à mes amis en dinant avec le jour de Saint-Marc, j'allai avec le doctenr Righei an parloir des Vierges & l'occasion d'une prise d'habit

Le couvent des Vierges est de la juridiction du d< auquel les nonnes donnent le titre de sérénissime p( elles sont toutes des premières familles vénitiennes.

Ayant fait à M. Righellini l'éloge de la mère M. qui était nne beauté achevée, il me dit d l'oreille qa'il ferait fort de me la faire avoir pour de l'argent, si étais curieux. Cent sequins pour elle et dix pour l'en metteur étaient le prix voulu. Il m'assnra que Mur l'avait eue et qu'il pouvait l'avoir encore. Me voyant i pris, il ajouta qu'il n'y avait point de religieuse à Vei qu'on ne pût avoir pour de l'argent quand on savail prendre Murray eut le courage de débourser cinq c» sequins pour avoir une nonne de Muran dont la bea est rare ; elle était alors entretenue par l'ambassadeui

Quoique ma passion pour M. M. fût & son déclin, je sentis le cœur serré comme par une main de glace, e dus me faire la plus grande violence pour paraître in férent. Malgré cela, je n'eus pas un instant d'incertitu et je me crus assuré que ce n'était qu'une atroce cal( nie; cependant le fait m'intéressait de trop prôa pour <

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je négligeasse de tirer la chose aa clair autant qa'il serait possible. Je répondis donc a Bighellini de Tair le plus tranquille qu*il était possible qa*on pût avoir quelque religieuse a prix d'argent, mais que cela devait être fort rare, à cause des difficultés ordinaires dans les couvents. Quant à la religieuse de Muran, eélèbre à juste titre par sa beauté, si c*est H M., religieuse ja couvent de *^, nonseulement, lui dis^e, je ne crois pas que jamais Murray Tait eue, mais je suis certain qu elle n*a jamais été entrer tenue par M. de Bernis. Si lambassadeur de France la connue, ce n*a pu être qtt*à la grille, qù, A la vérité, j'ignore ce qu'on peut faire,

Bighellini, qui avait de l'esprit et qifi était honnêta homme, me répondit froidement que le résident d'Angleterre était homqae d'honneur» et que «'était de lui-o^me qu'il le tenait. — Si M. Muirs^, me dit41, ne m'avait pas confié la chose sous le sceau du secret, je vous la ferais dire par lui-même. Je vous serai obligé de faire qu'il ne saehe jamais que je vous eh ai parlé.

— Vous pouvez compter sur ma discrétion.

Le même soir, soupant au casino de Murray avec Rîghellini, ayant l'affaire à cœur et me voyant en face des deux hommes qui pouvaient me faire arriver aux éclair* cissements que je désirais, je me mis a parler avec enthousiasme de la beauté de M. £., que j'avais vue aux Vierges.

Le ministre, prenant la balle au bond : — Entre maçons, me dit-il, vous pouvez vous procurer la jouissance de ses charmes si vous voulez Ésûre le sacriâce d'une certaine somme, pas trop forte, au reste ; mais il faut avoir la clef.

— On vous l'aura fait croire.

— Non, on m'a convaincu, et moine difficilement que vous ne pensez.

— Si l'on vous en a convaincu, je vous en fais mon compliment et je n'ai plus de doute. J'envie voire bonheur, car je ne crois pas que l'on puisse trouver dans les couvents de Venise june beauté plus accomplie.

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