‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 4 sur 235 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

tons ses mouvements libres, naturels et gracieux ; enûn nn regard charmant qui semblait me dire : Je suis bien contente que vous me trouviez jolie, tout faisait circuler le désir du bonheur dans mes veines. Je ne pouvais concevoir comment une fille aussi ravissante avait pu être quinze jours à Venise sans trouver quelqu'un qui Tépousât ou qui la trompât. Ce qui contribuait beaucoup à mon ravissement, c'étaient son jargon et sa naïveté, que Thabitude de la ville me faisait taxer de bêtise.

Absorbé dçins mes réflexions, et décidé à rendre à ses charmes un éclatant hommage à ma manière, j'attendais avec impatience la fin de la messe.

Quand nous eûmes déjeuné, i'eus la plus grande peine à faire comprendre au curé que ma place dans la voiture était la dernière ; mais j'en eus moins, en arrivant à Trévise, à lui persuader qu'il devait rester à dîner et à souper dans une auberge peu fréquentée, vu que je me chargeais de la dépense. Il accepta dès queje lui eus dit qu'après le souper il y aurait une voiture prête qui le conduirait en une heure à Pr. avec le plus beau clair de lune. Il n'était pressé que par nécessité absolue de chanter la messe le lendemain à son église.

Descendus à l'auberge, après avoir fait faire bon feu et ordonné bon dîner, je pensai que le curé lui-même pourrait m'aller mettre le diamant en gage, ce qui me procurait quelques instants de tête-à-tête avec sa nièce. Je lui fais la proposition, lui disant que, ne voulant pas être connu, je ne pouvais pas y aller moi-même; et il accepta avec empressement, charmé de pouvoir faire quelque chose qui me fût agréable.

Ilpart, et me voilà seul avec la ravissante Christine. Je passai une heure avec elle sans chercher à lui donner un seul baiser, quoique j'en mourusse d'envie, mais préparant son cœur aux désirs dont j'étais enflammé par tous ces propos qui montent si facilement l'imagination d'une jeune fiUe.

Le curé revint et me rendit la bague en me disant que

je ne pourrais la mettre en gage que le surlendemain, à n. s

cause de la solennité de la fête de la Vierge; qu'il avait parlé au caissier du mont-de-piété, et qu'il lui . avait dit qu'on me donnerait le double si je le voulais. M.,le curé, lui dis-je, vous me rendriez service de revenir de Pr. pour le mettre en gage vous-même ; car, après avoir été présenté par vous, s'il l'était par un autre, cela pourrait faire naître des soupçons. Je vous payerai la voiture,

— Je vous promets de revenir.

J'espérais bien qu'il ramènerait sa nièce.

Placé en face de Christine pendant le dîner, je lui découvrais à chaque instant quelque nouvel attrait ; mais, craignant de perdre sa confiance si je me procurais dans la journée quelque faveur insignifiante, je résolus de ne rien brusquer et de faire en sorte que le bon curé la ramenât à Venise. Là seulement je pourrais, d'après mes vues, faire naître l'amour et lui. fournir l'aliment qui lui convient.

— M. le curé, dis-je, je vous conseille de ramener votre nièce à Venise. Je me charge de toute la dépense, et je vous procurerai une personne vertueuse chez laquelle M"* Christine sera aussi sûrement que sous les yeux de sa mère. J'ai besoin de la bien connaître pour pouvoir l'épouser ; mais là la chose sera immanquable.

— Monsieur, j*irai conduire moi-même ma chère nièce dès que vous m'aurez informé que vous avez trouvé la maison où je pourrai la laisser avec sûreté.

Pendant que nous discourions, je lorgnais Christine, et ie la voyais sourire de satisfaction. Ma chère Christine, lui dis-je, dans huit jours tout au plus l'affaire sera arrangée. Pendant ce temps je vous écrirai ; j'espère que vous me répondrez.

— Mon oncle vous répondra pour moi, car je n'ai jamais voulu apprendre à écrire.

— Eh ! ma chère enfant, comment voulez- vous devenir la femme d'un Vénitien sans savoir écrire?

— Mais est-il donc nécessaire de savoir écrire pour être femme? Je sais très-bien lire.

— Ce n'est pas suffisant, et quoiqu'on puisse être femme

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