‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 31 sur 235 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

da pharaon, où elle perdait son argent. Je m'y rends et je la vois assise ft la gauche du banquier, qui pâlit en me voyant. C'était le prétendu comte Céli. Il me présente un livret; je le refuse avec politesse, mais j'accepte l'office de Juliette d'être de moitié avec elle. Elle avait une cinquantaine de sequins, je lui en donne autant et je m'assieds & son côté. A la an de la taille, elle me demande si je connaissais le banquier, et je m aperçus qu'il l'avait entendue : je lui dis que non. La dame qui était assise à ma gauche me dit que c'était le comte Alfani. Une demi-heure après M"^ Querini perdait avec un sept et le va de dix sequins, et le coup était décisif. Je me lève et j'attache mes yeux sur les mains du banquier. Malgré cela il file, et madame perd.

Au même instant lé général vient la prendre pour aller souper : elle quitte, laissant là le reste de son or, et au dessert, étant retournée au jeu, elle perdit tout.

Ayant animé le souper par une foule d'historiettes et de fines plaisanteries, je captivai l'amitié de toute la société ; mais plus particulièrement celle du général, qui, m'ayant entendu dire que je n'allais à Naples que pour satisfaire an caprice amoureux, me coigura de passer un mois avec lui, et de lui faire le sacrifice de ma fantaisie. Ce fut en vain ; car, ayant le cœur vide, il me tardait de revoir Lucrezia et Thérèse, dont, depuis cinq ans, je ne pouvais me rappeler que confusément les charmes. Je consentis cependant à restera Césèneles quatre jours qu'il voulait encore y passer.

Le lendemain matin, au moment où je faisais ma toilette, je vois venir le poltron Alfani-Céli. Je l'accueille par «n sourire moqueur en lui disant que je l'attendais.

Mon coiffeur était présent, il ne me répondit rien ; mais dès que nous fûmes seuls :

— Quelles raisons, me dit-il, pouvez-vous avoir pour m'attendre? *

— Mes raisons sont des probabilités que vous entendrez en détail dès que vous m'aurez compté centjsequins, ce que vous allez faire de suite.

MÉKOIRES DX CASANOVA.

roU& cinquante qne Je suis reon TOUS apporter ; iftnties en exiger davantage, is prends à-compte ; mais par bonté d'&me je voas de ne pas voua trouver ce soir chez le comte, car serez pas reça, et ce sera à moi qn'on aura cette

père qu'avant de fidre cette manvaise action tous

ai déjà suffisamment pensé. Mais vite, partez. l'UD ayant Ô^ppé à ma porte, le prétendu Alfani us que J'eusse besoin de lui en renouveler l'ordre, j premier castrat qui venait m'invîter à diner, de B la Nftrici. Trouvant l'invitation plaisante, J'ac-

riant. Ce castrat bouffon s'appelait Nicolas Peprétendait être petit-âls d'nn enfant naturel de : ce qui était trôs-possible. J'en parlerai quinze tard.

ivant, je vois le comte Âlûtni, qui bien certainem'attendait pas, et l'idée me vint qu'il devait me )our son mauvais génie. M'ayant salué avec beau- )olitesee, il me pria d'entendre deux mots en parle vous donneencore cinquante sequins, me dit-il; qualité d'honnête homme, vous ne pouvez les [ue pour les rendre à M"' Querini : mais comment omettre sans lui dire que vous m'avez obligé â ititutlonT Vous sentez quelles doivent en être les nces.

es lui remettrai quand vous ne serez pins ici ; en t, Je serai discret ; mais gardra- vous de corriger e en ma présence, car je vons Jouerai quelque i tour,

iblez ma banque et Tous serez de moitié. |

re proposition est une offense.

donna cinquante sequins, et je lui promis le

t nombreuse compagnie chez l'actrice, surtout en ins, qui, après le diner, perdirent tout leur apne jouai pas ; ce qui désappointa la belle, car elle

dttAt»ittiÉ iV. 83

ne m*ayaît invité que parce qu'on m'avait jugé devoir être delà trempe des autres. Demeuré simple spectateur, j*eus lieu d'observer combien Mahomet avait eu raison de défendre les jeux de has&rd.

Le soir, après Topérà» ledit comte fit la banque ; je jouai et je perdis deux cents sequins; mais ne pouv8«it m'en prendre qu'à la fortune. M°** Querini gagna. Le lendemain, avant souper, je fis presque sauter la banque, et après souper, mé sentant fatigué et content de mon gain, j'allai me coucher.

Le lendemain matin, c'était la veille du quatrième jour, je fus chez le général et j'appris que son adjudant avait jeté les cartes au nez du soi-disant Alfanî, et qu'ils avaient un rendez-vous à midi. J'allai trouver cet officier dans sa chambre et je lui oflfHs d'être son second, l'assurant qu'il n'y aurait point de sang versé, fl me remercia ; et à dîner il me dit que j'avais deviné, car le comte Alfani était parti pour Rome.

— Eh bien, dis-je à ïa société, je voué ferai une banque ce soiî».

Après dîner, âjant pris à part M** Querini, je lui contai l*hîstoire et je lui présentai les cinquante sequins dont j*étais dépositaire.

— Vous voulez, me dit-elle, au moyen de cette fable, me faire présent de cinquante sequins, mais je n'en veux pas ; je n'ai pas besoin d'argent.

— Je vous donne ma parole que j*ai forcé le fripon à me les rendre avec les cinquante autres qu'il avait de moi,

— Cela peut être, mais je ne veux pas vous croire. Sachez d'ailleurs que je ne me crois pas assez imbécile pour me laisser duper, moins encore pour me laisser voler.

La philosophie défend de se repentir d'avoir fait une bonne action; mais il peut être permis d'en être fâché lorsque par une interprétation malveillante on cherche à en faire un reproche.

Le soir, après la dernière représentation^ je taillai chez

84 liÉMOlKES DE CASAMOTÂ.

le général, ainsi que je Tavais promis, et j*j perdis quelques sequins; mais on me fit des caresses. Gela est bien plus doux que de gagner quand le joueur n*est pas dans la nécessité d*étre à Taffut de Fargent.

Le comte de Spada, qui m'avait pris en affection, me pria d^aller avec lui à Brisighetta ; mais je résistai, voulant absolument partir pour Naples.

Le lendemain je fus éveillé par un tapage épouvantable qu*on faisait presque À la porte de ma chambre.

Je sors du lit et j*ouvre ma porte pour voir ce que c est. Je vois une bande de sbires à la porte d'entrée, et dans un lit un homme de bonne mine, sur son séant,' qui s'égosillait à crier en latin contre cette canaille, vraie plaie de ritalie, et contre l'hôte, présent, et qui avait eu la scélératesse de leur ouvrir la porte.

Je demande à l'hôte de quoi il s'agissait.

— Ce monsieur, me répond le drôle, qui apparemment ne parle que latin, est couché avec une fille, et)es archers de l'évéque sont venus pour savoir si c'est sa femme : c'est tout simple. Si elle l'est, il n'a qu'à les en convaincre par quelque certificat, et tout sera dit ; mais si elle ne l'est pas, il faut bien qu'il se contente d'aller en prison avec la fille. Cela pourtant n'arrivera pas, cm* je m'engage à arranger l'affaire à l'amiable moyennant deux ou trois sequins. Je parlerai à leur chef, et tous ces gens-là s'en iront. Si vous parlez latin, entrez et faites-lui entendre raison.

~ Qui a forcé la porte de la chambre?

— On ne l'a pas forcée ; c'est moi qui l'ai ouverte : c'est mon devoir.

— C'est un devoir de voleur de grand chemin et non d'un hôte honnête homme.

Indigné d'une pareille infamie, je crus devoir m'en mêler. J'entre en bonnet de nuit, et je conte à l'homme toutes les circonstances de cette tracasserie. Il me répond en riant que premièrement on ne pouvait pas savoir si la personne qui était couchée à côté de lui était une femme, car on ne l'avait vue habiUée qu'en officier, et qu'en iSeôOnd

CHAPITRB !▼. 85

Ken, il croyait que personne au monde n avait le droit de Tobliger à rendre compte si c'était sa femme pu sa maîtresse, en supposant que l'être qui couchait ayec lui fiiit réellement une femme.

— D'ailleurs, ^outa-t-il, je suis déterminé à ne pa$ débourser un écu pour finir cette affaire et à ne sortir du lit que lorsqu'on aura refermé ma porte. Dès que jp serai habillé, je vous ferai voir un joli dénoûment à cette pièce. Je chasserai tous ces coquins à coups de sabre.

Je vois alors dans un coin de la chambre un sabre et ua habit hongrois qui avait l'apparence d'un uniforme. Je lui demandai s'il était officier.

— J ai, me répondit-il, écrit mon nom et ma qualité sur le livre de consigne de l'hôte.

Ëtonné de l'catravagance de l'aubergiste, je l'interroge à ce sujet, et il avoue que c'était la vérité; mais il ajoute que cela n empêchait pas que le for ecclésiastique n'eût le droit de surveil}er tout scandale.

— L'affront que vous venez de faire à cet officier voug coûtera cher, monsieur l'hôte.

Pour toute réponse, il me rit au nez. Piqué au vif de me voir bafoué par cette vile canaille, je prends fait et cause, et je demanda à l'officier s'il avait la confiance de me don* Ber son passe-port pour quelques instants.

— J'en ai deux, me dit-il, je puis fort bien vous en conter un.

En disant cela, il le tire d'un portefeuille et me le remet. Il était du cardinal Albani; l'officier était capitaine dans un régiment hongrois de l'impératrice et reine, n venait de Rome, et il allait à Parme pour remettre à M. Dùtillot. premier ministre de l'infant duc de Parme, des dépêches que lui avait remises le cardinal Albani Alexandre

Dans le moment un homme, entre dans la chambre en vociférant et me prie de dire à ce monsieur de s'arranger avec ces gens-là, parce qu'il voulait partir sans plus atr tendre.

— Qui êtes-vous? lui dis-je.

Page 1