‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 33 sur 235 · CHAPITRE !▼. f · texte numérisé non relu

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à Tëvéque, mais avec des paroles peu mesurées et plus propres à irriter qu'à adoucir, et nullement faites pour obtenir la délivrance de Tofficier. Je vais jusqu'à la menace et je dis que, si j'étais l'officier, j'exigerais une réparation éclatante. Le prêtre me rif au nez ; c'était ce que je voulais, et, après m'avoir demandé si j'avais le transport au cerveau, il me dit de m'adresser au chef des sbires.

— A d'autres, l'abbé, à d'autres qu'au chef des sbires ; et, charmé d'avoir envenimé l'affaire, je le quitte et vais droit chez le général Spada. On me dit qu'il ne serait visible qu'à huit heures, et je retourne à l'auberge.

Au feu qui m'agitait, à l'ardeur avec laquelle j'avais pris cette affaire à cœur, on aurait cru, et je pourrais le laisser croire à mes lecteurs, que mon indignation ne venait que de l'horreur que j'éprouvais de voir une police libertine, immorale et vexatrice se permettre envers un étranger une persécution odieuse ; mais pourquoi tromper un lecteur bénévole auquel je dois la vérité. que je lui ai promise? Disons donc qu'il est bien vrai que j'éprouvais de l'indignation, mais que ce qui me donnait tant d'ardeur était un motif plus personnel. Je m'imaginais délicieuse la ûlle cachée sous la couverture : je brûlais d'impatienne de voir sa figure, que la honte, sans doute, ne lui avait pas permis démontrer. Elle m'avait entendu, et mon amour-propre ne me permettait pas de douter qu'elle ne m'eût jugé mieux valant que son capitaine.

La porte de la chambre étant demeurée ouverte, j'entre et je rends compte au capitaine de tout ce que j'avais fait, l'assurant que dans la journée il serait maître de partir aux dépens de l'évêque, car le général ne manquerait pas de lui faire donner pleine satisfaction. Il me remercia affectueusement, me rendit mes huit ducats et me dit qu'il ne partirait que le lendemain.

— De quel pays, lui dis-je, est votre compagnon de voyage?

— Il est Français, et ne parle que sa langue.

— Vous parlez donc français?

— Pas un mot.

— C'est plaisant! Vous jouez donc la pantomiraet

— Absolument.

— Je vous plains, car c'est un langage difficile.

— Oui, pour les nuances de la pensée ; mais pour le matériel, nous nous comprenons parfaitement.

— Puis-je lui demander de déjeuner avec vous ?

— Demai^dez-lui si cela lui fera plaisir.

— Aimable compagnon du capitaine, dis-je en français, voulez-vous bien m'admettre en tiers à votre déjeu- Âer?

Aussitôt je vois sortir de dessous la couverture une tête ravissante, échevelée, fraîche, riante, et qui, malgré son boAuet d'homme, me décèle un sexe sans lequel Thomme serait sur la terre Taninial lo plus malheureux.

enchanté de cette gracieuse apparition, je lui dis que j**avais eu le bonheur de m'intéresser pour elle avant de lavoir vue ; et que maintenant que j'avais le plaisir de la voir, je ne pqavais que redoubler d'empressement pour lui être utile.

Bile me répondit avec une grâce et une vivacité d'esprit qui n-appartiennent qu'à cette nation aimable, et elle rétorqua mon argument avec une finesse d'expression dont je fus enchanté. Ma demande étant agréée, je sors pour aUer commander le déjeuner et les laisser seuls pour se placer sur leur séant ; car ils étaient décidés à ne point sortir du lit que la porte de leur chambre ne fût refermée.

Le garçon de café étant venu, je rentre et je vois ma jolie Française en redingote bleue, les cheveux mal peignés en homme, mais ravissante, même sous ce costume. Je soupirais de la voir debout Elle déjeuna sans jamais intei^rompreTofficier, qui me parlait et que je n'écoutais point ao que j'écoutais mal, tant j'étais dans une sorte d'enchantement.

Aussitôt après déjeuner, je vais chez le général et je lui conte l'affaire en l'amplifiant de manière à piquer son Ximour-propre martial. Je lui dis que s'il ne remédiait pas à TafEaire, l'officier était décidé à dépêcher une estafette au cardinal protecteur. Mais mon éloquence était super-

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