‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 39 sur 235 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

» J*ai saisi avec grand plaisir l'occasion de yoir une ville dont le nom a conservé quelque chose de puissant qui impose par les grands souvenirs qu'il rappelle. Je ne doutais pas que la langue latine n'y fut généralement parlée par la bonne société, et au moins aussi commune qu'en Hongrie. J'ai été cruellement trompé, car personne ne la parle, pas même les ecclésiastiques, qui ne se piquent que de savoir Técrire, ce que plusieurs font en effet avec beaucoup de pureté. Je m'y suis donc trouvé très-embarrassé^ et, à l'exception de la vue, mes autres sens y ont été passablement oisifs.

» U y avait un mois que je m'ennuyais dans cette ancienne reine du monde, lorsque le cardinal Albani donna à mon ami des dépêches pour Naples. Avant son départ, il me recommanda à Son Éminence, et d'une manière si efficace, que le cardinal me promit sous peu de jours un paquet pour l'infant duc de Parme, de Plaisance et de Guastalla, me disant en même temps que mon voyage serait payé. Désirant voir le port que les anciens appelaient Centum cellœ, aiyourd'hui Civita-Vecchia, j^'dX profité du temps et j'y ai été avec un cicérone qui parlait latin.

» Me trouvant sur le port, je vis descendre d'une tartane un vieil ofiicier et cette jeune fille habillée comme vous la voyez. Elle me frappa; mais je n'y aurais plus pensé si l'officier ne fut venu se loger, non-seulement à la même auberge où j'étais descendu, mais encore dans un appartement où, sans en avoir la moindre envie, j'étais obligé de plonger mes regards dès que je regardais au travers de ma fenêtre. Le soir, je les vis soupant à la même table en face l'un de l'autre, sans que l'officier lui adressât une seule fois la parole. A la fin du souper, la fille se leva et s'en alla, sans que son compagnon détachât ses regards de dessus une lettre qu'il lisait, à ce qu'il me parut, avec beaucoup d'attention. Un quart d'heure après, l'officier ferma les fenêtres, on éteignit la lumière et on alla sans doute se coucher. Le lendemain matin, levé de bonne heure comme à mon ordinaire, je vis sortir rofficier, et la fille resta seule dans la chambre.

» Je dis À mon cicérone, qui me servait en vç^^me temps de domestique, d'aller dire à cette fille habillée en officier que si elle voulait me donner un rendez-vous d une heure, je lui donnerais dix sequins. Il s'acquitta de la commission et revint me dire qu'elle lui avait répondu en fra^Q^is qu'elle allait partir pour Rome après avoir déjeuné, et que là il me serait facile de trouver le moyen de lui parler.

» — Je saurai certainement du voiturier, me dit le çicerone, où elle ira loger, et je n'oublierai pas de m'en mformer.

» Elle partit effectivement avec l'oflScier, et moi je retournai à Rome le lendemain.

» Le surlendemain de mon retour, le cardins^l me |*#mit mes dépêches, adressées à M. Dutillot, ministre du 4uç, avec un passe-port et l'argent nécessaire pour mon yojag^, en me disant avec affabilité que je n'avais pas besoin de ine presser.

» Je ne pensais plus à la belle aventurière, quan4 deux jours avant mon départ mon cicérone vint me dir^ qu'il avait découvert où elle logeait et qu'elle était avec le même oflScier. Je lui dis de tâcher de la voir et de la prévenir que je devais partir le surlendemain. Elle me fit dire me, si je lui faisais savoir l'heure de mon départ^ ell^ pe trouverait à deux cents pas hors de la ville et qu'elle montfsrait en voiture 2j,vec moi pour aller plus loin. Trouvant cet arrangement ingénieux, je lui fis dire dans la journée l'Jieure de mon départ et l'endroit où je l'attendrais hors de la porte du Peuple.

» Elle fut exacte au rendez-vous, et nous ne no^^ sp^paes plus quittés depuis. Dès qu'elle fut à coté ie moi â^§ la yaiturè, elle me fit entendre qu'elle voulait venir dîner avec moi. Vous pouvez deviner la peine que nous eûmes 4 nous entendre; mais nous nous devinâine^ à force de gestes, et j'acceptai la partie avec plaisir.

s> Nous dînâmes gaiement ensemble, parlant quelquefois 8%ns noup comprendre ; mais, après le dessert, nous Qpus comprîmes parfaitement. Je croyais la chose ^nie, mais imaginez ma surprise quand, voulant lui donner les dix

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