CHAPITRE V
«eçuins, elle les refasa positivement, me faisant fort bien comprendre qu'elle préférait aller à Parme avec moi, qu'elle avait quelque chose à faire dans cette ville et qu'elle ne voulait pas retourner à Rome. L*aventure ne me déplaisant pas, j'y consentis, fâché seulement de ne pouvoir lui faire comprendre que, si on venait à la suivre pour la ramener à Rome, je n'étais pas dans le cas de la garantir de cette violence. J'étais fâché aussi que, dans l'ignorance réciproque où nous étions, moi de sa langue et elle de la mienne, je n'eusse aucune conversation à espérer ; j'aurais aussi beaucoup aimé à lui entendre conter ses aventures, que je suppose intéressantes. Vous devinez que j'ignore parfaitement qui elle est. Je sais seulement qu'elle prétend se nommer Henriette, qu'elle ne peut être que Française, qu'elle est douce comme un mouton, qu'elle semble avoir reçu une bonne éducation et qu'elle est bien portante. EUe doit avoir de l'esprit et du courage, comme nous avons pu nous en apercevoir, moi à Rome, et vous à Césène, à la table du général. Si elle veut vous conter son histoire et vous permettre de me la traduire en latin, dites-lui qu'elle me fera grand plaisir, car je suis sincèrement son ami; et je puis vous assurer que j'éprouverai Men de la peine lorsque nous devrons nous quitter à Parme. Dites-lui aussi, je vous prie, que je lui donnerai les trente sequins que j'ai reçus de l'évêque de Césène, et que, si j'étais riche, je ne bornerais pas à cela les signes de mon affection et de mon tendre attachement. A présent, monsieur, je vous prie de lui expliquer bien tout cela en français. »
Après lui avoir demandé si une grande exactitude dans ma traduction ne lui ferait pas de la peine, et avoir reçu l'assurance qu'au contraire elle la désirait, je lui rendis littéralement tout ce que le capitaine m'avait dit.
Henriette, avec la plus noble franchise, à laquelle une légère teinte de honte donnait un nouveau prix, me confirma la vérité du récit de son ami ; mais elle me pria de lui dire qu'elle ne pouvait le satisfaire touchant les avea-
turos de sa vie.
lOS MÉMOIRES DE CASANOVA.
— Dites-lui) je fous prie, que le même prinoipe qui ne me permet pas de mentir, me défend de dire la vérité. Quant aux trente sequins qu'il a Tintention de me donner, veuillez Tassiir^ que je n'en accepterai pas un seul, et qu'il m'alSiîgerait s'il s'avisait d'insister. Je désire qu'arrivés à Parme, il me laisse aller loger seule où bon me semblera, sans s'informer de ce que je puis être devenue, et s'il vient à me rencontrer par hasard, qu'il daigne ajouter à ses bontés en ne faisant point semblant de me reconnaître.
En achevant cette petite harangue, qu'elle avait débitée avec beaucoup de sérieux et le ton modeste et ferme de la résolution, elle embrassa son vieil ami d'une feçon où le sentiment se peignait plus que la tendresse. L'oiScier, qui ne savait pas à quel propos elle l'embrassait ainsi, fut trôs-mortiflé quand je lui eus rendu le discours d'Henriette. Il me pria de lui dire que, pour qu'il lui fût possible de lui obéir sans répugnance, il était nécessaire qu'il sût que lorsqu'elle serait dans cette ville elle était sûre d'avoir tout ce qu'il lui fallait pour ses besoins.
— Vous pouvez l'assurer, me dit-elle, qu'il ne doit avoir aucune inquiétude sur mon sort.
Après cette conversation, aussi tristes les uns que les autres, nous restâmes longtemps les yeux baissés et sans proférer une parole; mais, fatigué de cette situation, je me levai en leur souhaitant une bonne nuit, et je vis la figure d'Henriette tout en feu.
Dès que je fiis dans ma chambre, ému par le plus vif sentiment d'amour, àe surprise et d'incertitude, je commençai à me parler à moi-même A haute voix, comme jelefeis toujours quand je suis profondément pénétré de quelque idée. La pensée muette ne me suffit pas ; il faut que je parle, et je mets tant de vivacité et d'action dans ces eolloq[ue8 avec moi-même, que je finis par oublier que je suis seul. L'explication absolue d'Henriette me mettait aux champs.
— Qui est donc cette fille, disais-je à Tair, qui mêle les sentiments les plus élevés à l'apparence d'un libertinage cyni<|ue? A Parme, dit-elle, elle veut rester ignorée, être