‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 5 sur 235 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

et mère de famille san« savoir tracer une panse d'à, il est pourtant reçu qu'une jeune fille sache écrire; et je m*étonne que vous ne le sachiez pas.

— Mais quelle merveille ! il n'y a pas une jeune fille chez nous qui le sache ; n'est-ce pas, mon oncle ?

— C'est vrai ; mais aucune ne pense à se marier à Venise; et toi, qui le veux, il faut que tu apprennes.

— Certainement, lui dis-je, et avant de venir à Venise, car on se moquerait de vous si vous ne le saviez pas. Cela vous attriste, ma chère, mais j'en suis fâché.

— Cela me déplaît, parce qu'il n'est pas possible d'apprendre en huit jours.

— Je m'engage, dit son oncle, à te laire apprendre en quinze, si tu veux t'y mettre de toute ta force. Tu en sauras assez pour te perfectionner toi-même dans la suite.

— C'est une grande entreprise; mais je m'y soumets, et je vous promets d'étudier jour et nuit, et de commencer dès demain.

Quand nous eûmes dîné, je dis au curé qu'au lieu de partir après souper il ferait fort bien de se reposer la nuit, et de ne partir qu'une heure avant le jour, qu'il arriverait assez à temps pour ses fonctions et qu'il serait plus frais. Le soir, je renouvelai ma proposition ; et, comme il vit que sa nièce avait sommeil, il se laissa facilement persuader. J'appelai l'hôtesse pour ordonner une voiture ; et comme je lui disais de me faire du feu dans la chambre voisine et de m'y préparer à coucher, le saint curé me dit que ce n'était pas nécessaire, puisqu'il y avait deux grands lits dans la chambre où nous étions, et que l'un serait pour moi et l'autre pour sa nièce et pour lui. Nous ne nous déshabillerons pas, ajouta-t-il ; mais vous pourrez vous déshabiller en toute liberté, car, ne partant pas avec nous, vous pourrez rester au lit tant qu'il vous plaira.

— Ohl dit Christine, il faut que je me déshabille, car sans cela je ne pourrais pas dormir ; mais je ne vous ferai pas attendre, car il ne me faut qu'un quart d'heure pour me préparer.

Je ne disais rien ; mais je ne pouvais revenir de ma sur-

16 MÉMOIRES DE CASÂNOYA.

prise. Christine, charmante et faite pour faire prévariquer Xénocrate, couchait nue avec son oncle le curé, vieux, il est vrai, très-dévot et éloigné de tout ce qui aurait pu rendre cette disposition hasardeuse ; enfin tout ce qu*on voudra ; mais le curé était homme, il devait l'avoir été tout comme un autre, et savoir qu'il s'exposait au danger. Ma raison, toute chamelle, trouvait cela inouï. La chose néanmoins était innocente, et si innocente que non-seulement il ne s'en cachait pas, mais encore qu'il ne supposait pas la possibilité qu'on ne la trouvât pas telle. Je voyais tout cela ; mais je n'y étais pas fait, et je n'en revenais pas . En avançant en âge et en expérience, j'ai vu cet usage établi en bien des pays chez les bonnes gens dont il n'altérait aucunement les bonnes mœurs; mais, je le répète, c'est parmi les bonnes gens, et je n'ai pas la prétention d'être du nombre.

Nous avions fait maigre à dîner, et mon palais délicat avait été peu satisfait. Je descends à la cuisine et je dis à l'hôtesse que je voulais ce que le marché de Trévise offrait de meilleur et surtout du vin excellent.

— Si vous ne regardez pas à la dépense, monsieur, laissez faire ; vous aurez lieu d'être content. Vous aurez du vin de Gatta.

— Bien, et faites-nous souper de bonne heure.

Je remonte et je trouve Christine caressant les joues de son vieil oncle, âgé de soixante-quinze ans. Le bonhomme riait. — Savez-vous de quoi il s'agit? me dit-il : ma nièce me cajole pour que je la laisse ici jusqu'à mon retour. Elle me dit que ce matin vous avez passé l'heure que je vous ai laissé seul avec elle comme un frère avec sa sœur, et je le crois ; mais elle ne songe pas qu'elle vous incommoderait.

— Non ; au contraire, soyez sûr qu'elle me fera plaisir, car je la trouve aimable au possible. Et pour ce qui regarde mon devoir et le sien, je crois que vous pouvez vous reposer sur nous.

— Je n'en doute pas. Je vous la laisse donc jusqu'à après-demain. Vous me verrez de retour de bonne heure pour aller faire votre affaire.

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