‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 42 sur 235 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

session de celle qui m'enflammait, même avant de monter en voiture. Si je ne réussis pas, me dis-je, je ne vais pas plus loin. Mais pour ne point blesser les convenances et n'avoir rien à me reprocher envers un honnête homme, je sentis qu'il était de mon devoir de m'expliquer préalablement avec mon compagnon de voyage*.

n me semble entendre un de ces lecteurs sensés, calmes et de sang-froid, qui ont eu ce qu'on appelle l'avantage d'une jeunesse exempte de fortes passions, ou bien un de ceux que l'âge a rendus sages par force, s'écrier :

— Peut-on ajouter tant d'importance à une bagatelle I L'âge a calmé mes passions en les rendant impuissantes, mais mon cœur n a point vieilli, et ma mémoire a toute la fraîcheur des jeunes ans ; et, loin de considérer ces sortes de choses comme de pures bagatelles, lecteur, toute ma peine est de ne pouvoir en faire jusqu'à ma mort la principale aifaire de ma vie.

Etant prêt, je passe dans la chambre de mes deux compagnons de voyage, et, après leur avoir fait compliment sur leur bonne mine, je dis à l'officier que j'étais fortement amoureux d'Henriette, et je lui demande s'il trouverait mauvais que je tâchasse de lui persuader de devenir ma maîtresse.

— Ce qui l'oblige, igoutai-je, de vous prier de la laisser dans cette ville sans que vous fassiez semblant de la connaître ne peut être qu'un amant qu'elle doit espérer d'y trouver ; et je me flatte, si vous me voulez laisser une demi-heure tête à tête, de lui persuader de me sacrifier cet amant. Si elle me refuse, je reste ici; vous irez à Parme avec elle, et vous laisserez ma voiture à la poste en m'en envoyant un reçu pour que je puisse la retirer à ma volonté.

— Dès que nous aurons déjeuné, me dit le brave capitaine, je sortirai pour aller voir l'Institut, et vous resterez seul avec elle. Tâchez de réussir, car je serais ravi qu'en la quittant elle passât en vos mains. Si elle per* fiiste dans la résolution qu'eUe a énoncée, je trouverai facilement ici un voiturier et vous garderez votre voiture.

J« vons remercie de votre proposition, et je vous quitterai ateo oha^in,

Enchanté d'avoir fait la moitiô du chemin et de me voir près du dénoùment. Je demande à ma belle Française si elle était curieuse de voir ce que Bologne renfermait de curieux.

•- Je le voudrais volontiers, me dit-elle, si j'avais les habits de mon sexe ; mais, comme je suis, je ne me soucie pas d'aller me montrer & toute la ville.

— Vous ne Bortirei donc paef

— Non.

— Je voua tiendrai compagnie.

— J'en serai charmée.

Nous d^eun&mes gaiement, ensuite le capitaine sortit. Dès qu'il fut parti, je dis ft Henriette que son ami sortait pour me laisser seul avec elle, parce que je lui avais dit que j'avais besoin d'un téfe-à-tête.

— L'ordre que vous lui avez fait donner hier de vous oublier, de ne point s'informer de vous, de ne pas faire semblant de vous connaitre quand le hasard le fera vou8 rencontrer, aussitôt que nous serons arrivés a Parme, me regarde-t-il aussi I

— Ce n'est pas un ordre que je lui ai donné, je n'en ai pftH le droit et je ne m'ouWierais pas à ce point ; ce n'est qii'une prière que je lui al faite, un servîje que des circonstances m'ont forcée à lui demander; et commo il n'a nul droit de me le reAiser, je n'ai pas douté un seul instant qu'il ne me l'accordât, Pour ce qui vous regarde, il est certain que je n'auraia pas manqué de vous faire la même [iriére, si j'avais pu penser que vous eussiez quelques vues sur moi. Vous m'avez donné des marques d'amitié ; mais voua devez sentir que si, d'après iea circonataaees, les soins que le capitaine voudrait me rendre pouvaient me nuire, les vôtres ne pourraient que me nuire davantage. Puisque vous avez de l'amitié pour moi, vous auriez pu deviner tout ceci.

— Puisque vous savez que j'ai de l'amitié pour voua, TOUS devez deviner aussi qu'il ne m'est pas possible de

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TOUS laisser seule, sans argent, sans moyens, au milieu d une Tille où vous ne pouvez pas même vous faire entendre. Trouvez-vous qu'un homme auquel vous avez inspiré la plus tendre amitié puisse vous abandonner après vous avoir connue, lorsqu'il sait par vous-même la situation où vous êtes? Si vous lé croyez, vous n'avez pas une idée juste de l'amitié; et si cet homme vous accorde ce que vous demandez, il n'est pas votre ami.

— Je suis sûre qtie le capitaine est mon ami, et vous l'avez entendu : il m'oubliera.

— Je ne sais ni de quelle espèce est l'amitié que ce brave homme peut avoir pour vous, ni quel fonds il peut faire sur son propre pouvoir ; mais je sais que s'il peut vous faire le plaisir que vous lui avez demandé, son amitié est d'une tout autre nature que la mienne ; ca.p je me crois obligé de vous dire que non-seulement il ne m'est pas pos-* sible de vous faire avec facilité le singulier plaisir de vous abandonner dans l'état eu je vous vois, mais même que l'exécution de ce que vous désirez m'est impossible, si je vais à Parme; car je vous aime d'une manière telle, qu'il faut ou que vous me promettiez d'être à moi, ou que je reste ici. Alors vous irez à Parme seule avee le capitaine, car je sens que, si je vous accompagnais plus loin, je deviendrais le plus malheureux des hommes, soit que je vous visse avec un autre amant, avee un mari ou au sein de votre Camille, enfin si je ne pouvais pas vous voir et vivre avec vous. Oubliez-moi, sont deux mots faciles à, prononcer; mais sachez, belle Henriette, que si l'oubli est possible à un Frant^ads, un Italien, si j'en juge par moi, n'a pas ce singulier pouvoir. Enfin, madame, mon parti est pris ; il feut que vous ayeï la bonté de vous expliquer maintenant, et de me dire si je dois vous accompagner à Parme, ou si je dois rester kâ* Répondez oui ou non. Si je reste ici tout est dit. Je pars demain pour Naples, et je suis certain de me guérir de la passion que vous m'avez inspirée ; mai» si vous me dites que je puis vous accompagner à Parme, il faut m'assurer la possession de votre cœur tout entier. Je veux être seul en possession de vos charmes,

avec la condition, si vous le voulez, que vous ne me rendrez complètement heureux que quand vous jugerez que je m'en suis rendu digne par mes soins et mes attentions. Choisissez avant que ce trop heureux brave homme rentre. U sait tout, je lui ai tout dit.

— Que vous a-t-il répondu?

— Qu'il serait charmé de vous laisser entre mes mains. Que signifie ce sourire à demi bouche?

— Laissez-moi rire, je vous en prie ; car je n*ai de ma vie eu Tidée d'une déclaration d'amour furieuse. Comprenez-vous bien ce que c'est que dire À une femme dans une déclaration d'amour qui devrait être vive, mais tendre et douce : Madame, l'un des deux; choisissez sur-le-champ t Ahlahlahl

— Je le comprends & merveille. Cela n'est ni doux, ni galant, ni pathétique; mais c'est passionné. Songez que c'est une affaire sérieuse et que je no me suis jamais trouvé si pressé. Sentez-vous à votre tour la situation pénible d'un honmie amoureux qui se voit au moment de devoir prendre un parti qui peut décider même de sa vie? Veuillez feàre attention que, malgré tout mon feu, je ne vous manque en rien; que le parti que je vais prendre, si vous persistez dans votre idée, n'est pas une menace, mais bien un effort héroïque qui doit me rendre digne de toute votre estime. Enfin je vous prie d'observer que nous n'avons pas de temps à perdre. Le mot « choisissez *• ne doit pas vous paraître dur; au contraire, puisqu'il vous rend l'arbitre de mon sort comme du vôtre. Pour être persuadée que je vous aime, voudriez-vous que je vinsse à vos pieds, comme un benêt, vous prier en pleurant d'avoir pitié de moi? Non, madame, cela vous déplairait sans doute et ne me mènerait à rien. Sûr que je suis en état de mériter votre cœur, je vous demande de l'amour et non de la pitié. Allez, quittez-moi, si je vous déplais; mais laissez-moi partir ; car si par un sentiment d'humanité vous désirez que je vous oublie, souffrez que j'aille loin de vous me rendre cet effort moins pénible. Si je vous suis à Parme, je ne répondrai pas de moi, car j'y serais dans une sorte de dése»

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