CHAPITRE î
Cet arrangement si surprenant et si inattendu me fit monter le sang à la tête, et j'eus un saignement de nez qui dura plus d'un quart d'heure. De ma part je ne craignais rien, j'étais fait à ces accidents ; mais le bon curé était dans les transes, car il craignait une hémorrhagie
Dès qu'il fiit rassuré, il nous quitta pour quelque affaire, nous disant qu'il reviendrait à l'entrée de la nuit. Je me vis seul avec l'aimable et naïve Christine, et je m'empressai de la remercier de la confiance qu'elle avait en moi.
— Je vous assure, me dit-elle, qu'il me tarde bien que vous me connaissiez tout à fait ; vous verrez que je n'ai pas les défauts qui vous ont tant déplu dans les demoiselles que vous avez connues à Venise ; et puis je vous promets d'apprendre de suite à bien écrire.
— Vous êtes adorable et pleine de bonne foi ; mais ij faut être discrète à Pr., et ne dire à personne que vous avez fait un accord avec moi. Vous vous réglerez comme votre oncle vous dira, car ce sera à lui que j'écrirai tout.
— Vous pouvez compter sur ma discrétion, et ma mère même ne saura rien que quand vous me permettrez de le lui dire.
Je passai ainsi la journée, me refusant les moindres libertés, mais devenant de plus en plus amoureux de cette charmante fille. Je lui contais de petites histoires galantes que je gazais de manière à l'intéresser sans l'effaroucher ; et je voyais que, quoiqu'elle ne comprit pas toujours, elle affectait de comprendre, ne voulant pas me paraître ignorante.
Quand son oncle revint, je formais dans ma tête les arrangements à prendre pour l'épouser, et je me proposais de la placer précisément chez la bonne veuve où j'avais logé ma belle comtesse.
Nous nous mimes à table, et notre souper fut exquis.
Je dus enseigner à Christine à manger des huîtres et des truffes qu'elle voyait devant elle pour la première fois. Le vin de la Gatta est coname le Champagne, il égayé et ne
B MÉSIOIRES DE CASANOVA, I
rise pas ; maÔB il tte ge conserve que d'une récolte & l'au- j ■e. Nous nous couchâmes avant minuit, et je ne me r<^- 1 aillai qu'au grand jour. Le curé était parti si doucement, uoje ne l'avais pas entendu.
Je me tourne du côté de l'autre lit, et je n'y vois que hristlne c[ui dormait. Je lui dis bonjour, elle s'éveille, se ^connût, et, s'appuyant sur son coude, elle sourit.
— Mon oncle est parti ; je ne l'ai pas entendu.
— Ma chère anûe, tu es belle comme un ange ; je meurs 'envie d'aller te donner un baiser.
— Si tu as cette envie, mon cher ami, viens me le don-
Je saute du lit, la décence la fait reculer ; il ^sait froid , étais amoureux, et me vdUâ dans ses bras par un de ces louvements spontanés que le sentiment seul amène, et ous sommes l'un & l'autre, sans avoir pensé à nous vrer, elle heureuse et un peu confuse, moi radieux et ourtant étonné d'une victoire que j'avais obtenue sans □mbat.
Après une heure de tendres oublis, redevenus un peu Eilmes, nous nous regardions avec tendresse, mais sans ous rien dire. Christine fut la première ft rompre le simce.
— Qu'avons-nous faitî me ditrelle de l'air le plus tenre et du ton le plus doux.
— Nous nous sommes mariés.
— Que dira demain mon onclet
— Il ne le saura que quand il nous aura donné la bénéictiou nuptiale, à l'église de sa paroisse.
— Et quand nous la donnerît-t-il î
— Quand nous aurons fait tous les préparatifs convenales pour un mariage public.
— Combien fout-il de temps pour celât
— Un mois à peu prés.
— On ne peut pas se marier en carême.
— J'en aurai la permission.
— Tu ne me trompes pas t
— Non, car je t'adore.