‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 51 sur 235 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

quand fj pensais, je trouvais que le jugement, tout faux qu'il aurait été, n'aixrait pas manqué d'une certaine vraisemblance. C'est À ce sentiment sans doute que tu dois ma retenue ; car je craignis que, si tu pouvais lire dans mes regards l'impression que tu m'avais faite, tu ne conçusses de moi cette outrageante idée.

— Ce ne fut donc pas par un sentiment d'amour-propre?

— Non, je te l'avoue; car tu ne pouvais porter sur moi que le jugement que je méritais. J'ai fait la folie que tu sais, parce que mon beau-pôre allait me mettre dans un couvent, ce qui n'était nullement de mon goût. Du reste, mon ami, permets-moi de ne point te confier mon histoire.

— Je respecte ton secret, mon ange ; ne crains pas mon importunité à cet égard. Aimons-nous seulement et ne souffrons pas que la crainte de l'avenir vienne troubler notre félicité actuelle.

Le lendemain, après la nuit la plus heureuse, je me trouvai plus amoureux que la veille, et nous passâmes ainsi trois mois dans un enivrement de bonheur.

A neuf heures, le maître de langue italienne se fit annoncer. Je vis un homme À mine respectable, poli, modeste, parlant peu mais bien, réservé dans ses réponses et instruit dans l'ancien goût. Nous causâmes, et la première chose qui me fit rire fut que, d'un air de bonne foi, il me dit qu'un chrétien ne pouvait admettre le système de Copernic que comme une savante hypothèse. Je lui répondis que ce système ne pouvait être que celui de Dieu, puisqu'il était celui de la nature, et que l'Écriture sainte n'était pas le livre dans lequel les chrétiens pouvaient apprendre la physique.

Il fit un sourire dans lequel je lus Tartufe, et s'il ne s'était agi que de moi, j'aurais éconduit le pauvre honame; mais s'I pouvait amuser Henriette et lui enseigner la lang'e itali^'ir)e, c'était tout ce que je voulais de lui. Ma chère épouse lui dit qu'elle lui donnerait chaque jour six livres pour deux heures de leçon : la livre de Parme vaut cinq sous de France ; ainsi ses leçons n'étaient pas

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chères. Elle prit ce jour-là sa première leçon, à la fin de laquelle elle lui donna deux sequins pour qu il lui achetât quelques romans dont la réputation îùi âtite.

Pendant que ma chère Henriette prenait sa leçon, je m*amusai à causer avec la couturière pour m'assurer si nous étions parents.

— Quel métier, lui dis-je, âdt yotre mari?

— Il est maître d'hôtel chez le marquis Sissa. ^ Votre père vit-il?

— Non, monsieur, U est mort.

— Quel était son nom de â^mille?

— Scotti.

— Et votre mari a-t-il père et mère?

— Son père est mort, mais sa mère vit encore avec le chanoine Casanova, son oncle.

Il ne m'en fallut pas davantage. Cette bonne femme était ma cousine à la mode de Bretagne, et ses enfants étaient mes neveux issus de germains. Ma nièce Jeanneton n'était pas jolie, mais elle avait Tair d'une bonne Me. Je continuai à â^ire jaser la mère :

— Les Pirï^esans sont-ils contents d'être devenus sujets d'un prince espagnol)

— Contents? Il faudrait être facile & contenter, car nous sommes dans un vrai labyrinthe; tout est bouleversé, nous ne savons plus où. nous en sommes. Heureux, temps ofk régnait la maison Famèse, tu n'es plus! Je fus avant-hier à la comédie, où Arlequin faisait rire tout le monde à gorge déployée. Eh bienl devinez : don Philippe, qui est notre nouveau duc, et qui aurait bien pu rester dans son Espagne, faisait tous ses efforts pour s'empêcher de rire ; et quand il était forcé de pouffer, il mettait son visage dans son chapeau pour qu'on ne le vit pas; car on dit que le rire déconcerte la grave et roide contenanee d un infant d'Espagne, et que, s'il ne cachait pas sa joie, il serait déshonoré à Madrid. Que dites-vous de ça? Estce que ces mœurs peuvent nous convenir, à nous qui rions si volontiers? Oh! le bon duc Antoine, devant Dieu soit son ânie! était certainement un tout aussi grand prinoe que

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