‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 52 sur 235 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

toi, et il ne eacbait pas à S6S aujets qu'il était cpntent, oar il riait quelquefois de si bon cœur qu'on rantandait dans la rue. Nous gommes réduits d une confusion incroyable, et, depuis trois moi3, il n'j a plus personne ^ Parw« qui sache ITieure qu'il est,

— Est-ce qu'on a détruit les horloges?

-* Non ; mais depuis que Dieu a fait le monde, le soleil s'est toujours couché à vingt-trois heures et demie, et à TJBgt-quatre on a sonné ï Angélus : tous les honnêtes gens savaient qu'A cette heure-là on aUlumait la chandelle. Actuellement, c'est inconcevable i le soleil est devenu fou, car il se couche tous le» jours a une heure différente. Nos pajsans ne savent plus à quelle heure ils doivent venir au marché. On appelle cela un règlement ; mais savez-vous pourquoi? C'est parce qu*à présent tout le monde sait qu'on dîne à douze heures. Beau règlement, ma foi ! Au temps des Farnèse on mangeait quand on avait appétit, et cela valait bien mieux.

Je trouvai ce raisonnement singulier sans doute, mais raisonnable dans la bouche d'une personne du peuple ; car, en effet, il me paraît qu'un gouvernement ne devrait jamais détruire violemment des coutumes enracinées par une longue suite d'années, et que les erreurs innocentes ne doivent être détruites que par degrés.

Henriette n'avait point de montre; je voulus me procurer la jouissance de lui en donner une, et je sortis pour cet objet; mais, après en avoir acheté une fort belle, je pensai à des boucles d'oreiUes, à un éventail et à une foule de jolis coMchets, et j'en ûs également l'acquisition. Elle reçut tous ces dons de l'amour avec une tendresse délicate qui me fit éprouver une grande jouissance. Son maître était encore avec elle lorsque je rentrai, ^

— J'aurais pu, me dit-il, enseigner à madame la science héraldique (l), la géographie, l'histoire et la sphère ; mais elle sait tout cela. Madame a reçu une éducation trôssoignée.

(4) Alors idanee très-importante.

U- Il

122 MÉMOIRES DB GASAKOYÀ.

Ce maître s'appelait Yalentin de la Haye. Il me dit qa*îl était ingénieur et professeur de mathématiques J'aurai beaucoup à parler de lui dans ces Mémoires, et mon lecteur le connaîtra mieux par ses actions que par le portrait que je pourrais lui en faire ; je dirai en passant que c'était un digne élève d'Escobar, un vrai tartufe.

Nous dînâmes joyeusement avec notre Hongrois, Henriette toujours habillée en officier; mais il me tardait de la voir en fenmie. On devait lui apporter une robe le lendemain : elle avait déjà des jupons et des chemises.

Henriette pétillait d'esprit et de finesse. La marchande de modes, qui était Lyonnaise, entra le matin en disant :

— Madame et monsieur, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonjour.

— Pourquoi, lui dit mon amie, ne dites-vous pas monsieur et madame?

— J*ai toujours vu que dans le monde on fait les premiers honneurs aux dames.

— Mais de qui ambitionnons-nous ces honneurs?

— Des hqnmies, sans doute.

— Et vous ne voyez pas que les femmes se rendent ridicules si elles n'accordent pas aux hommes ce qu'elles en exigent? Pour qu'ils ne manquent jamais à la politesse À notre égard, ayons soin de leur en donner l'exemple.

— Madame, dit la fine Lyonnaise, je crois votre leçon excellente et j'en profiterai. Monsieur et madame, je suis votre servante.

Cette controverse féminine me mit en gaieté.

Ceux qui croient qu'une femme ne suffit pas pour rendre un homme heureux pendant toutes les vingt-quatre heures du jour n'ont jamais possédé une Henriette. Le bonheur qui me remplissait, je puis m'exprimer ainsi, était bien plus parfait quand je m'entretenais avec elle que lorsque je la tenais entre mes bras. Elle avait beaucoup lu, elle avait beaucoup de tact et de goût naturel ; son jugement était sûr, et, sans être savante, elle raisonnait comme un géomètre, avec abandon, sans prétention, et partout elle mêlait cette grâce naturelle qui donne du charme â tout.

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