‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 53 sur 235 · CHAPItRE VI · texte numérisé non relu

CHAPItRE VI

Comme elle n'avait aucune prétention à l'esprit quand elle disait quelque chose d'important, elle l'accompagnait d'un sourire qui lui donnait le vernis de la frivolité en le mettant en la portée de tout le monde. Par là elle donnait de l'esprit même à ceux qui en avaient le moins, et elle captivait tous les cœurs. Une beauté sans esprit n'offre à l'amour que la jouissance matérielle de ses charmes; tandis qu'une laide spirituelle captive par les charmes de son esprit, et finit par ne rien laisser à désirer à l'homme qu'elle captive. Que ne devais-je donc pas être en possédant Henriette ! Heureux au point de ne pouvoir pas apprécier mon bonheur I

Qu'on demande à une beauté sans esprit si elle ferait volontiers l'échange d'une petite portion de ses attraits contre une dose suffisante d'esprit. Si elle ne dissimule pas, elle dira : Non, je suis contente de ce que j'ai. Mais pourquoi est-elle contente? Parce qu'elle ne sent pas ses besoins. Qu'on demande à une laide spirituelle si elle voudrait changer son esprit contre la beauté. Elle n'hésitera pas à dire non. Pourquoi? C'est que, connaissant son esprit, elle sait qu'il lui tient lieu de tout.

La femme d'esprit qui n'est pas faite pour rendre un homme heureux, c'est la femme savante. La science est déplacée dans une femme ; car elle fait du tort à la douceur de son caractère, à l'aménité, à cette douce timidité qui donne tant de charme au beau sexe; et d'ailleurs une femme n'a jamais porté le savoir au delà de certaines bornes, et la jaserie des femmes savantes n'en impose qu'aux sots. Il n'y a pas une seule grande découverte faite par une femme. Le sexe manque de cette vigueur que le physique prête au moral: mais dans le raisonnement simple, dans la délicatesse de sentiment, enfin dans ce genre de mérite qui tient plus du cœur que de l'esprit, les femmes nous sont bien supérieures.

Lancez un sophisme à la tête d'une femme d'esprit, elle ne le développera pas, mais elle n'en sera point la dupe; et SI elle ne vous le dit pas, elle vous laissera deviner q;a'ell6 le rejotto. L'homme^ au contraire, q^ui le trouve in-

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soluble, finit par le prendre à la lettre, et sous ce rapport la femme savante est parfaitement homme. Quel fardeau à supporter qu'une M"*^ Dacier? Que Dieu en préserve tout homme de bien.

Lorsque la faÎBeuse de robes vint, Henriette me dit que je ne devais pas assister à sa métamorphose, et m'engagea à m'aller promener jusqu'à ce qu'elle fut redevenue ellemême. J'obéis; car quand on aime, faire la moindre volonté de l'ôtre adoré est un véritable redoublement de bonheur.

Ma promenade étant sans but déterminé, j'entrai chez un libraire français et j'y fis la connaissance d'un bossu spirituel ; et ici je dois dire que rien n'est si rare qu'un bossu sans esprit; j'en ai fait l'expérience dans tous les pajs. Ce n'est pas l'esprit qui donne la bosse ; car, Dieu merci, tous les gens spirituels ne sont pas bossus ; mais on peut soutenir en thèse générale que la bosse donne l'esprit ; car le petit nombre de bossus qui n'en ont pas ou qui n'en ont que peu ne détruit pas la régie. Celui dont il est question s'appelait Dubois-Chateleroux. C'était un graveur habile, et il était dii'ecteur de la Monnaie de l'infant duc de Parme, quoique ce petit souverain n'eût aucun hôtel des Monnaies.

Je passai une heure avec ce spirituel bossu, qui me fit voir plusieurs de ses productions en gravure; et ensuite je rentrai à l'hôtel, où je trouvai notre Hongrois qui attendait qu'Henriette fût visible. Il ne savait pas qu'elle allait nous recevoir en costume de femme. La porte s'ouvre et une fenmie charmante nous accueille par une révérence pleine de gr&ce, aussi éloignée de la roidcur que de la liberté que donne l'habit militaire. Son aspect nous déconcerta : nous manquions réellement de contenance. Elle nous in vite à nous asseoira ses côtés, regarde le capitaine d'un œil plein d'amitié et me serre la main avec une tendresse pleine d expression et de sentiment, mais sans ces dehors de familiarité qu'un jeune officier peut se permettre sans nuire à l'amour, et qui ne sauraient convenir à une femme bien élevée. Son maintien noble et décent me força

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