CHAPITRE TH
da pays. Cependant qu'on devine ma surprise & cette exclamation :
— Comment, mon ami! tu veux que nous allions tous les jours à l'Opérai
—Je pense, mon amie, que si nous n'y allions pas, nous donnerions sujet à la médisance. Malgré cela, si tu n'y vas pas avec plaisir, tu sais que rien ne t'y oblige : ne te gêne pas; car je préfère tes doux entretiens dans cette chambre au plus beau concert des anges.
— Je suis folle de la musique, mon tendre ami ; mais je ne puis m'empêcher de trembler à la seule idée de sortir.
—Situ trembles, je frissonne; mais il faut aller à l'Opéra ou partir d'ici : allons à Londres ou quelque autre part. Ordonne, je suis prêt à faire ce que tu voudras.
— Prends une loge qui ne soit pas trop exposée.
— Tu me ravis! et tu seras satisfaite.
Je pris une loge au second rang; mais, le théâtre étant petit, il était difficile qu'une jolie fename y restât inaperçue. Je le lui dis.
— Je ne crois pas, me répondit-elle, que je coure quelque danger; car, dans la liste des étrangers que tu m'as donnée à lire, je n'ai trouvé aucun nom qui me soit connu.
Ainsi Henriette vint à l'Opéra, sans rouge, et la loge sans bougie. C'était un opéra bufTa dont la musique, de Burellano, était excellente et les acteurs fort bons.
Mon amie ne se servit de sa lorgnette que pour regarder T'es acteurs, et personne ne fit attention à nous. Le finale du second acte lui ayant beaucoup plu, je le lui promis, et je m'adressai à Dubois pour me le procurer. Croyant qu'Henriette jouait du clavecin, je lui en offris un; mais elle me .dit qu'elle n'avait jamais appris cet instrument.
La quatrième ou cinquième fois que nous allâmes à rOpéra, M. Dubois vint dans notre loge, et, comme je ne voulais pas le présenter à mon amie, je me contentai de lui demander en quoi je pouvais lui être utHe. U me pré
DB CASAKOTA.
Jora la owûqiw que je lui kvaii denuutdé»; j« loi 'ai )a valeur en le remerciant de son obligeance, rouvant âQ. face de la loge ducale, je lui detoandal kniëre d'acquit s'il avait grave Leurs AJteesas. Il me lit qu'il avait déjft fait daus. niâdaillaB, et je le priai lâs ^porter ea or. Il m'en fit la promesse, apràs sortit. Henriette ne l'avait pas seulsmeut regardé ; tit dans l'ordre, puisque je ne ie lui avaii pas précependant on nous l'annonça le lendemain pend&nt US étions a table. M. de la Haye, qui dînait avec »DUuença par nous faire compliment sur la conuaislue nous en avions faite, et dôa qu'il fut entré il le ta a son éidve. Il était naturel qu'Henriette alors lui jeil, et eU« s'en acquitta à merveille. îs l'avoir remercié du spartito, elle le pria de vonen lui procurer quelques autres airs, et l'artiste acn cette priôre comme une faveur qui lui Msait gr&rA
kioniieur, me dit Dubois, j'u pris la liberté de venir aoutrer les médailles que vous m'aveï demandées ; ici. Sur l'une se trouvaient l'infant et gou épouse, I ne portait que l'effigie de don Pbilippe. Ces deux lies étaient d'un travail achevé, et ce fut avec juste nous en fîmes l'éloge. L'ouvrage est impayable, Henriette, mais on peut troquer l'or. Madame, lui lit modestement l'artiste, elles posant seize sequlns. :s lui compta de suite en l'invitant a venir une autre 1 moment de la soupe. Pendant ce temps on avait le café, et Henriette l'engagea de le prendre avec Au moment de mettre le sucra dans sa tasse, Heolui demanda s'il l'aimait doux, i'otre goût, nkadame, lui dit la galant bossu, sera lement le mien.
^ous avez donc devina que je le prends toi^oura ucre ; je suis bien aise que vous partagiez ce goût Qoi.
lisant cela, elle lui présente gracieusement la tasse ucre, sert ensuite de la Haye et moi en nous sucrant
CfiAt»ITRÉ VIÎ. I2d
eopiensement, puis ^e remplit sa propre tMse à Thiatar de ceUe de Dubois. J'avais peine à ne pas pouflfer ; car la maligne Française, qui prenait le café à la matiière do Paris, c'est-à-dire fort doux, prenait sa tasse amère avec un air de volupté qui forçait le directeur de la Monnaie à faire bonne mine & mauvais jeu. De son e(M le fin bossu, puni de son fade compliment, ne fut pas en reste, et, van* tant la bonté du café, il alla jusqu'à dire que c'était ainsi qu'il fallait le prendre pour déguster délicieusement l'arôme de ces précieuses fèves.
Dès que Dubois et de la Haye forent sortis, nous nous mimes à rire de l'espièglerie. Mais, lui dis-je, tu seras la première victime de la malice, car quand il dînera ici tu seras obligée de continuer ton rôle pour ne pas te trahir. — Il me sera facile, me dit-elle, de trouver un moyen de prendre mon café bien sucré et de continuer à lui &ire boire de la coupe d'amertume.
Au bout d'un mois Henriette parlait Titalien avec facilité, et elle le devait plus à l'exercice habituel de ma cousine Jeanneton, qui lui servait de femme de chambre, qu'aux leçons du sieur de la Haye; car les leçons ne servent que pour apprendre les règles, et pour parler il faut de l'exercice. Je l'ai éprouvé par moi-même ; j'appris plus de français dans le trop peu de temps que j'eus le bonheur de vivre dans la familiarité de cette femme adorable, que je n'en avais appris avec Dalacqua.
Nous avions été vingt fois à l'Opéra sans avoir fait aucune connaissance, et nous vivions heureux dans toute l'acception du mot. Je ne sortais qu'avec Henriette; nous ne sortions qu'en voiture, et du reste nous étions inaeee»* sibles; de sorte que je n'étais connu de personne.
Depuis le départ de notre bon Hongrois, la seulei pet* sonne qui vînt quelquefois dîner chez nous, c'était M. Dubois : quant à de la Haye, il était commensal quotidien. Ce Dubois était fort curieux de nos personnes, mais il était fin et ne se laissait pas deviner; au reste, nous étions réservés sans affectation, et sa curiosité se trouvait en défaut. Un jour il nous parla du brillant de la cour de Tin*
s VB CASAMOTA.
après rarrÏT^ de Madame de France, et de ) d'étrangers des deux sexes qu'il y avait alors &
['adressant paptieuliôrement & Henriette :
lias grande partie des dames étrangères que noas
Ties nous sont inconnues.
st possible que, si elles ne l'étaient, beaucoup
les ne s'y montreraient pas.
st trèa-poBsible, madame; mais je tous assure i
id bien même leur beauté ou leur parure les ren-
■emarquables, les vœux de nos souverains sont
berté. J'espâre encore, madame, que uons aurons
de vons y voir.
lera difficile, car je trouve souverainement ridile femme aille à la cour sans être présentée, Bure est faite pour l'être.
-niers mots, sur lesquels Henriette avait an peu ,jé que sur le reste, coupèrent la parole au petit mon amie, profitant de ce répit, détourna la couion départ, nous rîmes de l'échec qu'avait éprouvé té de notre convive ; mais je dis à Henriette qu'en science elle devait pardonner A tous ceux qu'elle meux, car... Elle me coupa la parole enm'acca- :endres baisers.
ant ainsi le bonheur et nous sufBsant & nousins tous les instants, nous riions des philosophes lui nient le parfait bonheur sur la terre. ! veulent dire, mon ami, ces têtes creuses qui nt que le bonheur n'est pas durable, et quel sens la à ce mot! Si l'on entend perpétuel, immortel, , on a raison ; mais l'homme ne l'étant pas, le
conséquence naturelle, ne doit pas non plus itrement, tout bonheur est durable par cela il existe ; et pour l'être il n'a besoin que d'exister. Eir bonheur parfait on entend une suite de plaisifiés et jamais interrompus, on a tort; car, en .près chaque plaisir le calme qui doit succéder à. jice, nous nous procurons le temps de reconnai-
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tre r^tat heureux dans sa réalité; ou, en d'autres termes, ces instants de repos nécessaires sont une véritable source de jouissances, puisque par eux nous savourons les délices du souvenir qui double leur réalité. L'homme ne peut être heureux que lorsque, dans sa réflexion, il se juge tel, et il ne peut réfléchir que dans le calme ; ainsi réellement, sans le calme, il ne serait jamais exactement heureux. Il faut donc que le plaisir, pour être tel, cesse d être en action. Que prétend-on donc par ce mot durable?
Nous arrivons tous les jours au moment où nous désirons le sommeil ; et quoiqu'il soit une image de la nonexistence, nierart-on qu'il soit un plaisir? Non; au moins, sans inconséquence, il me semble qu'on ne le peut pas, puisque, dès qu'il se montre, nous le préférons à tous les plaisirs imaginables ; et nous ne saurions lui être reconnaissants qu'après qu'il nous a quittés.
Ceux qui disent que personne ne saurait être heureux durant toute la vie parlent aussi un peu légèrement. La philosophie enseigne le secret de composer ce bonheur, pourvu toutefois qu'on soit exempt des maux physiques. On bonheur qui durerait ainsi toute la vie pourrait être comparé à un bouquet composé de mille fleurs dont le mélange serait si beau et si bien assorti qu'on le prendrait pour une seule fleur. Quelle impossibilité y a-t-il que nous passions ici toute notre vie de la même manière que nous y avons passé un mois, toujours bien portants, toujours contents de nous, sans éprouver ni vide ni besoin? Alors, pour couronner ce bonheur, qui certes en serait un trèsgrand, il ne faudrait, dans un âge avancé, que mourir ensemble en parlant de nos doux souvenirs; et assurément ce bonheur-là aurait été durable. La mort ne l'interromprait pas; elle le finirait. Nous ne pourrions nous croire malheureux qu'autant que nous appréhenderions, après la mort, une autre vie malheureuse; et cette idée me parait absurde, car elle implique contradiction avec l'idée de toute-puissance et de tendresse paternelle.
C'est ainsi que ma charmante Henriette me faisait passer des heures entières délicieuses à philosopher senti-
132 KÉMOIRES DB CASANOVA.
ment. Son raisonnement yalait mieux que celui de Cicéron dans ses Tusctdanes; mais elle convenait que ce bonheur durable dont Tidée nous enchantait ne pouvait exister qu'entre deux individus qui, vivant ensemble, seraient constamment amoureux Tun de Fautre, bien portants de corps et d'esprit, éclairés, assez riches, ayant à. peu prôs les mêmes goûts, le même caractère et le même tempérament. Heureux les amants dont l'esprit peut remplacer les sens quand ils ont besoin de repos f Le doux sommeil vient ensuite, et il dure jusqu'à ce que l'harmonie physique se trouve rétablie. Au réveil, les sens sont la première chose qui se présente, toujours prêts à se remettre en haleine.
Les conditions entre l'homme et l'univers sont égales, et Ton pourrait dire qu'il y a identité parfaite, puisque, si nous rabattons l'univers, il n'y a plus d'homme ; et si nous rabattons l'homme, il n'y a plus d'univers, car la matière inerte supposée existante, qui pourrait en avoir l'idée? Or, sans l'idée, nihil est, puisque l'idée est l'essence de tout ; et à l'honmie seul appartiennent les idées. D'ailleurs, si nous faisons abstraction de l'espèce, nous ne pouvons plus nous figurer l'existence de la matière et vice versa.
Je fus heureux avec Henriette autant que cette femme adorable le fut avec moi. Nous nous aimions de toute la force de nos facultés ; nous nous suflBsions parfaitement l'un à l'autre, nous vivions entièrement l'un dans l'autre. Elle me répétait souvent ces jolis vers du bon La Fontaine :
Soyec-Tovs l'im à l'autre un monde toujours beau,
Toujours dWers, toujours nouveau ; Tenez-vous Keu de tout : comptez pour rien le reste.
Et nous mettions le conseil en pratique, car jamais un instant d'ennui ou de lassitude, jamais une feuille de rose pliée ne vint interrompre l'espèce de béatitude que nous •avouriona.