‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 59 sur 235 · CHAPITRE Vn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vn

La conversation étant tombée bot le mérite des deux nations, la française et l'espagnole, Dubois fut assez étourdi pour lui demander à, laquelle elle donnait la préférence.

La question ne pouvait pas être plus indiscrète, car la moitié de la réunion était espagnole et Tautre française. Cependant Henriette parla si bien, que les Espagnols auraient voulu être Français et les Français Espagnols, Dubois, insatiable, la pria de lui dire ce qu'elle pensait des Italiens : je tremblai. Un certain M. de la Combe, qui était à ma droite, fit un mouvement de tête improbateur^ mais mon amie n*éluda point la question. Que voulez- vous que je vous dise des Italiens? dit-elle. Je n*en connais qu'un. Si je les juge tous d'après celui-là, certes mon jugement leur sera très-favorable ; mais un seul exemple ne peut pas établir une règle. Il était impossible de mieux répondre, mais le lecteur pense bien que je ne fis pas semblant d'avoir entendu ; et, voulant empêcher l'indiscret Dubois de continuer ses questions, je détournai la conversation en ^Elisant diverses questions banales.

On vint à parler de musique, et à ce sujet un Espagnol demanda À Henriette si, outre le violoncelle, elle jouait de quelque autre instrument. Non, lui dit-elle; je ne me suis trouvé de l'inclination que pour celui-là. Je l'ai appris au couvent pour faire ma cour à ma mère qui en joue passablement; et, sans un ordre absolu de mon père, appuyé de l'évéque, la supérieure ne me l'aurait jamais permis.

— Et quelle raison pouvait donc avoir cette abbesse pour vous le défendre ?

— Cette pieuse épouse du Seigneur prétendait que je ne pouvais jouer de cet instrument que dans une posture indécente.

A ces mots, les Espagnols se mordirent les lèvres, mais les Français éclatèrent de rire et ne s'épargnèrent pas les épigrammes contre la consciencieuse nonne.

Après un silence de quelques minutes, Henriette faisant un petit mouvement comme pour demander la permission

it.

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de se lever^ nous nous levâmes tous, et peu d'instants après nous partîmes.

II me tardait de me voir seul avec cette idole de mon âme. Je lui faisais cent questions sans lui laisser le temps de me répondre. Ah 1 tu avais bien raison, mon Henriette, de ne pas vouloir y venir ; car tu étais bien sûr de lae faire des ennemis. On doit me détester; mais je m*en moque : ta es mon univers. Cruelle amie, tu as failli me faire mourir avec ton violoncello; car, ne pouvant pas juger ta réserve naturelle, j'ai cru que tu étais devenue folle, et, dès que je t'ai eu entendue, j'ai dû sortir pour donner un libre cours à mes larmes. Elles m'ont soulagé de raffi:*euse oppression que j'éprouvais. Dis-moi actuellement, je t'en conjure, quels sont tes autres talents ; ne me les cache pas, car tu pourrais me faire mourir en les pro* duisant d'une façon et dans un instant inattendus.

— Je n'en ai point d'autres, mon cœur; j'ai vidé mon petit sac tout d'un coup : maintenant tu connais ton Henriette tout entière. Si tu ne m'avais pas dit par hasard, il y a un mois, que tu n'as point de goût pour la musique, je t'aurais dit que j'excelle sur cet instrument ; mais si je te l'avais dit, je te connais, tu te serais empressé de m'en procurer un, et ton amie ne se soucie pas de s'amuser À ce qui t'ennuie.

Dès le matin elle eut un excellent violoncello, et bien loin qu'elle m'ennuyât jamais, chaque fois elle me procurait une jouissance nouvelle ; et je crois pouvoir dire qu'il est impossible qu'un homme qui aurait de la répugnance pour la musique n'en devienne pas passionné si l'objet qui l'exerce y excelle et si cet objet est celui qu'il adore.

La voix humaine du violoncello, supérieure â celle de tout autre instrument, m'allait au cœur chaque fois que mon amie en jouait. Elle en était convaincue, et chaque jour elle me procurait ce plaisir. J'étais si ravi de son talent que je lui proposai de donner des concerts ; mais elle eut la prudence de ne pas y consentir. Malgré sa prudence pourtant, nous ne pouvions pas entraver les ordres de la destinée.

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