CHAPITRE î
— Tu n'as donc plus besoin de me connaître!
— Non, car ie te connais entièrement, et je suis sûr que tu feras mon bonheur.
— Et tu feras le mien !
— Je Tespôre.
— Levons-nous et allons à la messe. Qui l'aumit cru que, pour avoir un mari, il ne fallait pas aller à Venise, mais en partir pour retourner chez moi?
Nous nous levâmes, et, après avoir déjeuné, nous allâmes à la messe. Le reste de la matinée se passa inaperçu jusqu'au dîner. Trouvant Christine diflérente de ce qu'elle était la veille, je lui en demandai la raison.
— Elle doit être, me dit-elle, la même qui vous rend pensif.
— Mon air pensif, ma chère, est celui que doit avoir l'amour heureux quand il est en conférence avec l'honneur. L'affaire est devenue très-sérieuse, et l'amour se voit obligé à réfléchir. Il s'agit de nous marier à l'église, et nous ne le pouvons pas avant le carême, puisque nous touchons aux derniers jours du carnaval ; cependant, nous ne pouvons pas attendre jusqu'à Pâques, car le temps nous paraîtrait trop long. Il nous faut une dispense juridique pour célébrer nos noces. N'ai-je pas bien sujet de penser?
Pour toute réponse, eUe se lève et vient m'embrasser avec tendresse. Ce que je lui avais dit était vrai, mais je ne pouvais pas lui dire tout ce qui me rendait pensif. Je me voyais dans un engagement qui ne me déplaisait pas, mais j'aurais désiré qu'il ne fût pas si pressant. Je ne pouvais pas me dissimuler ce commencement de repentir qui serpentait dans mon âme amoureuse et bien intentionnée ; et cela m'attristait Cependant favais la certitude que cette excellente créature n'aurait jamais à me reprocher son malheur.
Nous avions toute la soirée devant nous, et, comme elle m'avait dit qu'elle n'avait jamais vu de comédie, je résolus de lui donner ce plaisir ce soir-là même. Je fis venir un juif qui me fournit tout ce qui était nécessaire
pour la masquer, et nous partîmes. Un homme amoureux ne connaît de véritable plaisir que celui qu'il procure à l'objet aimé. Après la comédie, je la conduisis au Casino, et elle me donna envie de rire par Tétonnement qu elle montra en voyant, pour la première fois, une banque de pharaon. Je n'avais pas assez d'argent pour jouer moimême, mais j'en avais plus qu'il n'en fallait pour que je l'amusasse à. jouer un petit jeu. Je lui donnai dix sequins, en lui disant ce qu'elle devait faire. Elle ne connaissait pas les cartes; mais dès qu'elle fut assise, en moins d'une heure elle eut une centaine de sequins devant elle. Je lui fis quitter le jeu, et nous nous retirâmes. Quand nous fûmes dans notre chambre, je lui fis compter l'argent qu'elle avait gagné, et, dès qu'elle sut que tout cet or lui appartenait, elle crut que c'était un rêve.
— Oh I que dira mon oncle ? s'écria-t-elle.
Nous fîmes un léger repas, ensuite nous allâmes passer une nuit délicieuse, ayant soin de nous séparer au point du jour pour que le bon curé ne nous trouvât pas ensemble. Il arriva de bonne heure, et nous trouva profondément endormis chacun dans notre lit. Il m'éveilla, et je lui donnai la bague, qu'il alla mettre en gage. Il revînt deux heures après, et nous trouva habillés et causant au coin du feu. Dès que Christine le vit, eUe courut l'embrasser; ensuite eUe lui fit voir tout l'or dont elle était maîtresse. Quelle douce surprise pour ce bon vieux prêtre! Il ne savait comment exprimer son admiration. Il remercia Dieu de ce qu'il appelait miracle, et il conclut que nous étions nés pour faire le bonheur l'un de l'autre.
Quand il fut question de nous séparer, je lui promis d'aller les voir au commencement du carême, mais à condition qu*à mon arrivée je ne trouverais personne informé ni de mon nom ni de nos affaires. H me remit l'extrait de baptême de sa nièce et l'état de sa dot, et, dès que je les eus vu partir, je repris le chemin de Venise, amoureux et déterminé â ne pas manquer de foi à cette charmante fille. Je savais qu'il me serait facile de convaincre mes