CHAPITRE vm
fut près de s'épuiser : de retour à Parrne^ j'avais eneore de trois à quatre cents, sequins.
Le lendemain de notre retour, M. d'Antoine vint sans façon dîner avec nous ; mais après le café je le laissai tête à tête avec sa parente. Leur conférence fut aussi longue que la première, et notre séparation y fut arrô* téôi Elle vint me le dire dès que d'Antoine fut parti, et nous confondîmes longtemps nos larmes dans un morne silence.
— Quand faudra-t-il que je me sépare de toi, femmd trop chérie?
— Possède-toi, mon tendre ami : dès que nous serons à Genève, où tu viendras me conduire. Fais en sorte de me trouver demain une femme de chambre convenable ; et ce sera avec elle que je me rendrai de Genève à l'endroit où je dois aller.
— Nous passerons donc encore quelques jours ensemble ! Je ne connais que Dubois â qui je puisse me fier pour me procurer une femme de bonne mine ; et je suis fâché que cet homme curieux puisse peut^tre apprendre par elle ce que tu ne voudrais pas qu'il sût.
— Il ne saura rien ; car en France j'en prendrai une autre.
Dubois se crut fort honoré de la commission, et trois jours après il vint présenter & Henriette une femme d'un certain âge, assez bien mise et de bonne façon, et qui, étant pauvre, se trouvait fort heureuse de trouver une oc» casion de retourner en France, d'où elle était. Son mari, ancien officier, était mort depuis peu de mois et l'avait laissée dépourvue de tout. Henriette l'arrêta en lui disant de se tenir prête à partir à l'instant même où Dubois lui en donnerait avis. La veille de notre départ, M. d'Antoine vint dîner avec nous, et, avant de prendre congé, il remit à Henriette une lettre close pour Genève.
Nous partîmes de Parme à l'entrée de la nuit et nous ne nous arrêtâmes à Turin que deux heures pour y prendre un domestique qui devait nous servir jusqu'à Genève. Le lendemain nous montâmes le mont Cenis en ohaise à
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porteurs et nous descendîmes À la Noyalaise en nous faisant ramasser. Le cinquième jour nous arrivâmes à Ge^ nôve et nous allâmes descendre â VJMeî des Balances. Le jour suivant, Henriette me donna une lettre pour le banquier Tronchin, qui, dès qu'il en eut pris connaissance, me dit qu'il viendrait en personne me remettre mille louis.
Je rentrai et nous nous mîmes à table. Nous j étions encore quand le banquier se fit annoncer. Il nous remit les mille louis en or et dit â Henriette qu'il lui donnerait deux honmies dont il répondait. Elle lui répondit qu'elle partirait aussitôt qu'elle aurait la voiture qu'il devait lui procurer, selon la lettre que je lui avais remise. Après l'avoir assurée que tout serait prêt le lendemain, il nous quitta. Ce fut un moment terrible ! nous étions glacés. Nous restions immobiles dans un morne silence, comme quand la plus profonde tristesse accable l'esprit.
Je rompis le silence pour lui dire qu'il était impossible que la voiture que M. Troncliin lui fournirait fût aussi commode et aussi sûre que la mienne, et qu'ainsi je la priais de prendre la mienne, l'assurant que je verrais dans cette complaisance une suite naturelle de son amour pour moi.
— Je prendrai en écbange, ma obère amie, celle qui te sera présentée par le banquier.
— J*j consens, mon cber ami, me dit-elle ; ce sera un soulagement pour mon cœur d'avoir encore un meuble qui t'ait appartenu.
En disant cela elle mit dans ma pocbe cinq rouleaux de cent louis, faible consolation pour mon cœur accablé par une cruelle séparation. Pendant ces dernières vingt-quatre heures, nous ne nous trouvâmes riches d'autre éloquence que de celle de nos larmes, de nos soupirs et de ces allocutions banales, mais énergiques, que deux amants heureux adressent à la raison trop sévère qui les force à se séparer pour toujours au milieu de leur bonheur. Henriette ne chercha point à me flatter de quelque espoir pour adoucir ma peine, au contraire.
•^ Une fois que la nécessité nous force à nous quitter»