II.-IO
BiBMOIKES DB CASANOVA.
renir est encore un véritable baume pour mon cœur. Quand je pense que dans mes vieux jours je ne suis heureux que par le souvenir, je trouve que ma longue vie doit avoir été plus heureuse que malheureuse, et, après en avoir remercié Dieu, cause de toutes les causes, je me félicite de pouvoir m'avouer que la vie est un bien.
Le lendemain je repartis pour Tltalie avec un domestique que M. Tronchin me recommanda, et, malgré la mauvaise saison, je pris la route du Saint-Bernard, que je franchis en trois jours avec sept mulets qui portaient moi, mon domestique, ma malle et la voiture qui avait été destinée à la femme charmante que je venais de perdre sans espoir de retour. Un homme accablé par une grande douleur a l'avantage que rien ne lui paraît pénible. C'est une espèce de désespoir qui a aussi ses douceurs. Je ne sentais ni la faim, ni la soif, ni le froid qui gelait la nature sur cette affreuse partie des Alpes, ni la fatigue inséparable de ce pénible et dangereux passage.
J'arrivai à Parme en assez bonne santé et j'allai me loger dans une mauvaise auberge, dans l'espoir de n'y être connu de personne. Je fus trompé dans mon attente, car j'y trouvai de la Haye, qui logeait dans une petite chambre contiguô à la mienne. Surpris de me revoir, il me fit un long compliment, cherchant à me faire parler ; mais je trompai sa curiosité en lui disant que j'étais fatigué et que nous nous reverrions.
Le lendemain je sortis pour aller remettre à M. d'Antoine la lettre d'Henriette. Il l'ouvrit en ma présence, et, en ayant trouvé une incluse à mon adresse, il me la remit sans la lire, quoiqu'elle fut ouverte ; mais, réfléchissant que l'intention de sa parente pouvait être qu'il la lût, puisqu'elle ne l'avait point cachetée, il m'en demanda l'agré; ment, ce que je lui accordai avec plaisir dès que j'en eus pris connaissance. Il me la rendit après l'avoir lue en me disant avec sensibilité qu'en toute occasion je pouvais disposer de lui et de son crédit.
Voici la lettre d'Henriette :
« C'est moi, mon unique ami, qui ai dû t'abandonner;