CHAPITRE Vm
priai de me tenir compagnie à dîner. Il me semblait que je n'avais rien perdu de ma tristesse ; mais la vie me semblait de nouveau préférable à la mort, et, en considérant que je lui en devais peut-être la conservation, je le pris en amitié. On va voir que mon affection parvint à son comble, et le lecteur comme moi s'étonnera du moyen.
Trois ou quatre jours après, Dubois, auquel de la Haye avait tout dit, vint me faire une visite et m'engagea à sortir. J'allai à la comédie, où je fis connaissance avec quelques officiers corses qui avaient servi en France dans le régiment Royal-Italien, et avec unjeune Sicilien nommé Paterne, le plus insigne étourdi qu'il soit possible de voir. Ce jeune homme était amoureux d'une actrice qui se moquait de lui : il me divertissait par le récit de toutes ses adorables qualités et par les cruautés qu'elle exerçait envers lui; car, quoiqu'elle le reçut chez elle à toutes les heures, elle le repoussait avec dureté chaque fois qu'il voulait lui ravir quelque faveur. Avec cela elle le ruinait en lui faisant donner de continuels dîners et soupers en famille sans qu'elle lui en tînt aucun compte.
Il avait fini par exciter ma curiosité, et après l'avoir examinée sur la scène et lui ayant trouvé quelque mérite, je voulus la connaître, et Paterno se fit un plaisir de me conduire chez elle.
Je la trouvai d'un commerce aisé, et, sachant qu'elle n'était rien moins que riche, je ne doutai pas que quinze ou vingt sequins ne fussent plus que suffisants pour l'humaniser. Je communiquai mes réflexions à Paterno ; mais il me répondit en riant, que si j'osais lui faire une proposition pareille, elle ne me recevrait plus chez elle. Il me nomma des officiers qu'elle n'avait plus voulu voir pour les punir de pareilles offres. Je serais cependant bien aise, ajouta-t-il, que vous fissiez la tentative et que vous' me disiez ensuite sincèrement comment Taffaire aura tourné. Je me sentis piqué et je le lui promis.
J'allai la voir dans la loge où elle s'habillait, et, dans un moment où elle louait la beauté de ma montre, je lui
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dis qa*il ne tenait qu*à elle de la posséder à tel prix. Elle me répondit, conformément au catéchisme de son métier, qu*un honnête homme ne pouvait faire de pareilles propositions à une honnête fille.
— Je n'offre qu*un ducat à celles qui ne le sont pas, lui dis-je, et je la quittai.
Quand je rendis compte du propos à Paterne, il en sauta de joie; mais je savais à quoi m'en tenir, car cosisontutte^ et, malgré ses sollicitations, je ne voulus plus être de ces soupers ; soupers très-ennuyeux, pendant lesquels toute la famille de Tactrice se moquait de la dupe qui en faisait les frais.
Sept ou huit jours après, Paterne me dit que Tactrice lui avait raconté Tanecdote absolument comme moi, et qu'elle lui avait dit que je n'allais plus la voir, de peur qu'elle ne me prit au mot si je lui renouvelais la proposition. Je le chargeai de lui dire que j'irais encore la voir, non pour lui faire des propositions, mais bien pour mépriser celles qu'elle pourrait me faire.
Mon étourdi fit si bien la commission, que l'actrice, piquée, le chargea de me défier d'y aller. Bien déterminé à la convaincre que je la méprisais, dès le soir même, à la fin du second acte d'une pièce où elle ne paraissait plus, je me rendis dans sa loge. Elle congédia quelqu'un qui était avec elle en disant qu'elle avait à me parler; et, après avoir fermé la [jorte, elle vint s'asseoir gracieusement sur mes genoux en me demandant s'il était vrai que je la méprisasse si fort. Dans une pareille position, on n'a pas le courage d'offenser une femme, et, pour toute réponse, j'allai droit au fait sans trouver même cette résis tance qui aiguise l'appétit. Malgré cela, alors comme tou jours, dupe d'un sentiment déplacé quand un homme d'es* prit a la faiblesse d'avoir affaire à ces sortes de femmes, je lui donnai vingt sequins, et j'avoue que c'était chèrement payer de cuisants regrets. Très-satisfaits, nous rîmes ensemble de la bêtise de Paterne, qui paraissait ne pas savoir comment les défis de cette nature finissent