‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 70 sur 235 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Je vis le lendemain ce pauvre Sicilien, et je lui dis que, m'étant beaucoup ennuyé, je ne voulais plus y retourner. J'en avais effectivement Tintention ; mais une raison trèsimportante, et que la nature m'expliqua trois jours après, me força de lui tenir parole bien autrement que par un simple dégoût.

Cependant, quoique profondément peiné de me voir dans une situation déshonorante, je ne me crus pas en droit de m'en plaindre : je ne vis, au contraire, dans ce malheur qu'une juste punition de m'étre abandonné à une autre Lais après avoir eu le bonheur de posséder une Henriette.

Mon cas n'était pas du domaine de l'empirisme, et je crus devoir me confier à M. de la Haye, qui dînait avec moi tous les jours, nç me cachant pas sa pauvreté. Cet homme respectable par son âge et son expérience me mit entre les mains d'un chirurgien habile, lequel était aussi dentiste. Des symptômes à lui connus l'obligèrent à me sacrifier au dieu Mercure ; et cette cure, à cause de la saison, m'obligea à garder la chambre pendant six semaines. C'était pendant l'hiver de 1749.

Pendant que je guérissais d'un vilain mal, de la Haye m'en communiqua un qui ne valait guère mieux ou qui peut-être même est pire, et dont je ne me croyais guère susceptible. Ce Flamand, qui ne me quittait qu'une heure le matin, pour aller, disait-il, faire ses dévotions, me rendit bigot! Et à tel point, que je convenais avec lui. que je devais m'estimer heureux d'avoir gagné une maladie qui avait été la cause première du salut qui entrait dans mon âme. Je remerciais Dieu avec ferveur et de la meilleure foi du monde de s'être servi de Mercure pour conduire mon esprit, auparavant entouré de ténèbres, à la lumière pure de la vérité II n'est pas douteux que ce changement de système dans ma raison ne fût l'effet de l'affaiblissement causé par le mercure. Ce métal impur et toujours malfaisant m'avait tellement affaibli l'esprit que j'en étais* comme hébété, et que je m'imaginais avoir très-mal jugé jusqu'alors. Aussi pris-je, dans ma nouvelle sagesse, la

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résolution do monor à TaTonir un genre de vie tout différent. De la Haye pleurait sonrent de consolation en me voyant pleurer de la contrition qu'il avait eu Tinconcevable adresse de faire entrer dans ma pauvre âme malade. Il me parlait du paradis et des aflàires de Tautre monde comme s'il j avait été en personne, et je ne me moquais pas de lui. Il m*avait accoutumé & renoncer à ma raison ; or, pour renoncer A cette faculté divine, il faut n*en plus sentir le prix, il faut être devenu béte. Qu'on en juge.

^ On ne savait pas, me dit-il un Jour, si Dieu avait créé le monde dans Téquinoxe du printemps ou dans celui de l'automne.

— La création supposée, lui répliquai-je malgré le mercure, la question devient puérile; car on ne peut établir la saison que relativement & une partie de la terre.

De la Haye m'objecta que mes idées étaient païennes et que je devais cesser de raisonner ainsi : je me rendis.

Cet homme avait été jésuite; mais non-seulement il ne voulait pas en convenir, mais il ne souffrait pas môme qu'on lui en parlAt. Yoici comment il mit un jour le comble à la séduction en me parlant de sa vie.

— Après avoir été élevé à l'école, me dit-il, et avoir cultivé avec quelque succès les sciences et les arts, je passai vingt ans employé. & l'université de Paris. Je servis ensuite à l'armée dans le génie, et depuis j'ai donné au public plusieurs ouvrages sans nom d'auteur, et on s'en sert dans toutes les écoles pour l'instruction de la jeunesse. Retiré du service et n'ayant point de fortune, j'ai entrepris et achevé l'éducation de plusieurs jeunes gens, dont quelques-uns brillent am'ourd'hui dans le monde plus encore par leurs mœurs que par leurs talents. Mon dernier élève est le marquis Botta. Maintenant, n'ayant point d'emploi, je vis, comme vous voyez, confiant en Dieu. Il y a quatre ans que je fis la connaissance du baron Bavois, de Lausanne, fils du général de ce nom qui avait un régiment au service du duc de Modène, et qui ensuite eut le malheur de trop faire parler de lui. Le jeune baron, calviniste comme son père, n'aimait pas la vie oisive qu'il

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