‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 71 sur 235 · CHAPITRE vni · texte numérisé non relu

CHAPITRE vni

anrait pu passer chez lai. Il me sollicita de lui donner les mêmes instructions que j*ayais données au marquis Botta pour pouvoir embrasser Tétat militaire. Enchanté de pouvoir cultiver ses belles dispositions, je quittai tout pour me livrer entièrement à cette occupation. Je découvris bientôt que, sur Tarticle de la religion, il savait qu'il vivait dans l'erreur, et il ne s y tenait que pour les égards qu'il devait à sa famille. Dès que je connus son secret, il me fut facile de lui faire voir qu'il s'agissait de sa principale affaire, puisque son salut éternel en dépendait. Frappé de cette vérité, il s'abandonna à ma tendresse, et je le menai à Rome, où je le présentai au pape Benoît XIV, qui, après son abjuration, lui fit donner une lieutenance dans les troupes du duc de Modône. Mais ce cher prosélyte, qui n'a que vingt-cinq ans, n'ayant que sept sequins par mois, n'a pas assez pour vivre ; et depuis qu'il a changé de religion il ne reçoit rien de ses parents, qui ont en horreur ce qu'ils appellent son apostasie. Il se verrait forcé à retourner & Lausanne si je ne le soutenais. Mais, hélas I étant pauvre et sans emploi, je ne puis le soutenir que des aumônes que je lui procure en puisant dans la bourse des bonnes âmes que je connais»

Mon élève, ayant un cœur reconnaissant, voudrait bien connaître ses bienfaiteurs ; mais ils ne veulent pas être connus, et ils ont raison ; car l'aumône, pour être méritoire, doit être exempte de tout sentiment de vanité. Pour moi, Dieu merci, je n'a^nul motif d'en avoir. Je suis trop heureux de pouvoir servir de père à un jeune prédestiné et d'avoir eu part, en qualité de faible instrument de la main de Dieu, au salut de son âme. Ce bon et beau garçon n'a confiance qu'en moi, et il m'écrit régulièrement deux fois par semaine. La discrétion ne me permet pas de vous communiquer ses lettres; mais vous pleureriez de tendresse si vous les lisiez. C'est à lui que j'envoyai hier les trois louis que je vous pris.

En achevant ces mots, mon convertisseur 9è leva et s'approcha de la fenêtre en essuyant ses larmes. Me sentant ému et plein d'admiration pour la vertu de de la Haye II. u

et de son élève qui, pour sauver son âme, s'était réduit & la dure nécessité de vivre d'aumônes, je pleurai aussi, et dans ma piété naissante je dis à Tapôtre que non-seulement je ne voulais pas qu'il me nommât, mais que je ne voulais pas même connaître les sommes qu'il me prendrait pour lui; le priant en conséquence de disposer de ma bourse, mais sans m'en rendre compte. J'avais à peine achevé, que de la Haye vint m'embrasser à bras ouverts, en me disant qu'en suivant ainsi l'Évangile à la lettre je me frayerais le chemin des cieux.

L'esprit suit le corps; c'est prérogative de la matière. A estomac vide je devins fanatique, et le creux que le mercure avait fait à mon cerveau servit de refuge â l'enthousiasme. Sans en rien dire à de la Haye, je commençai â écrire à mes trois amis MM. Bragadin, etc., des letti*es pathétiques sur mon tartufe et son élève, de sorte que je leur communiquai mon fanatisme. Vous savez, mon cher lecteur, que rien ne se communique aussi rapidement que la peste ; or le fanatisme quel qu*il soit, qu*est-il, sinon une infection de l'esprit?

Je leur fis deviner que le grand bien de notre société dépendait de l'association de ces deux. vertueux personnages, je le leur faisais deviner, mais, comme je devenais jésuite sans le savoir, je ne le leur disais pas positivement : il valait mieux que l'idée parût appartenir à ces hommes simples, mais positivement vertueux. Dieu veut, leur disais-je (car il faut que la fourberie se couvre toujours de l'égide de ce saint nom) , que vous employiez toutes vos forces pour trouver à Venise où placer honorablement M. de la Haye et le jeune Bavois dans l'état qu'il a embrassé.

M. de Bragadin m'écrivit que de la Haye pourrait loger avec nous dans son palais, et que Bavois pouvait écrire au pape, son protecteur, pour le supplier de le recommander à l'ambassadeur de Venise, lequel en écrirait au sénat« et qu'alors Bavois pouvait être certain d'avoir un emploi convenable.

On traitait alors Taffaire du patriarcat d'Aquilée, et la

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