‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 77 sur 235 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

— * Que Dieu me garde d'en imposer à personno De la Haye sait fort bien quel est mon système et ma façon de penser; mais, pieux comme il Test, il s'est épris d'un bel amour pour mon âme, et je l'ai laissé faire. Il m'a fait du bien, je lui «uis reconnaissant, et je l'aime d'autant plus qu'il ne m'ennuie jamais par ses entretiens sur le dogme et sur mon salut, auquel Dieu, en bon père, aura pourvu sans lui. C'est arrangé entre nous, et ainsi nous vivons en bons amis.

Le plaisant de l'affaire, c'est que, pendant que j'étudiais Bavois, Bavois, sans le chercher, me remit l'esprit dans son premier état, et je rougis d'avoir été la dupe d'un jésuito qui, malgré le rôle de parfait chrétien qu'il jouait à merveille, n'était qu'un franc hypocrite. Dès lors je repris mes premières habitudes. Mais revenons à de la Haye.

Cet ex-jésuite, qui, dans le fond, n'aimait que son bienêtre, qui était avancé en âge et qui, par conséquent, n'avait plus aucun penchant pour le sexe, était précisément taillé pour enchanter mes trois simples et bénévoles amis. Ne leur parlant que Dieu, anges et gloire éternelle, les suivant à l'église, il leur semblait adorable. Il leur tardait de voir arriver le moment où il se découvrirait ; car ils s'imaginaient que c'était pour le moins un rosecroix ou l'ermite de Courpègne qui, en m'apprenant la cabale, m'avait fait présent de l'immortel Paralis. Ils étaient affligés que je leur eusse défendu, par les paroles mêmes de l'oracle, de parler jamais de ma science en présence du vieillard.

Cela, je l'avais prévu, me laissait jouir de tout le temps que j'aurais dû donner à leur pieuse crédulité; et, d'ailleurs, je devais craindre que de la Haye, tel qu'il m'avait paru, n'eût jamais voulu se prêter à cette bagatelle, et que, dans l'intention de se faire un mérite à leurs yeux, il ne cherchât à les désabuser pour me supplanter.

Je m'aperçus bientôt que j'avais agi de prudence ; car, en moins de trois semaines, ce fln renard s'était tellement rendu maître de l'esprit de mes trois amis, qu'il eut la faiblesse non-seulement de croire qu'il n'avait plus besoin de

moi pour soutenir son crédit auprès d*6ux, msôs encore d'être en état de me culbuter si Tenvie lui en venait. Je voyais clairement cela par le style avec lequel il me parlait, comme par la différence de ses procédés.

Il commençait à avoir de fréquents entretiens avec mes trois amis sans que j'en fusse, et il s'était fait présenter à plusieurs ^milles où je n'allais pas '^^ se donnait déjà des airs à la jesuite, et, qr /ique avec dci. paroles mielleuses, il se permettait de trouver à redire que je passasse parfois la nuit on ne savait où.

Je commençais à m'impatienter surtout de ce que, lorsqu'il me faisait ses onctueux sermons à table, en présence de mes amis et de son prosélyte, il avait l'air de m'accuser de le séduire. Il cherchait à prendre le ton d'un homme qui veut badiner; mais je n'étais pas sa dupe. Je crus devoir mettre an à ce jeu, et, dans ce dessein, je lui as une visite dans sa chambre. Dès que j'y fus :

— Je viens, lui dis-je, en véritable adorateur de l'Évangile, vous dire tète à tête et sans détour quelque chose qu'une autre fois je vous dirai en public.

— De quoi s'agit-il, mon cher ami?

— Gardez-vous bien, à l'avenir, de me lancer le moindre brocard sur la vie que je mène avec Bavois, lorsque nous serons en présence de mes trois amis. Tête à tête je vous écouterai toujours avec plaisir.

— Vous avez tort de prendre au sérieux de simples badinages.

— Tort ou raison, ce n'est pas là l'affaire. Pourquoi ne tirez- vous jamais sur votre prosélyte? Soyez prudent à l'avenir, ou craignez de ma part, en badinant aussi, une repartie que je vous lancerai avec usure la première fois que vous vous y exposerez.

Là-dessus je le saluai et je sortis.

A peu de jours de là je passai quelques heures avec mes amis et Paralis, et mon oracle leur prescrivit de ne rien faire sans mon avis de tout ce que Yalentin pourrait leur insinuer. Valentin était le nom cabalistique du disciple

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