‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 78 sur 235 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

d'Eseobar. Je ne pouvais pas douter de leur parfaite déférence à cet ordre.

De la Haye, qui s'aperçut bientôt de quelque changement, devint plus réservé, et Bavois, à qui je fis part de ma démarche, me loua de m'y être pris ainsi. Il avait, ainsi que moi, la persuasion que de la Haye ne lui avait été utile que par faiblesse ou par intérêt, c'est-à-dire qu'il n'aurait rien fait pour son âme s'il n'avait eu une jolie figure et pour se faire un mérite de sa prétendue conversion.

Bavois, voyant qu'on différait de jour en jour à lui donner un emploi, se mit au service de l'ambassadeur de France; ce qui l'obligea non-seulement à ne plus venir chez M. de Bragadin, mais même à ne plus fréquenter de la Haye, parce qu'il était domicilié avec ce seigneur.

C'est une loi des plus rigoureuses de la police souveraine de la république que les patriciens ni leurs familles ne peuvent avoir aucune liaison avec les maisons des ministres étrangers. Cependant le parti que Bavois s'était vu forcé de prendre n'empêcha pas mes amis de solliciter pour lui, et ils réussirent à le faire employer, comme on le verra plus loin.

Le mari de Christine, que je n'allais jamais voir, m'engagea à entrer au casino où sa tante allait avec sa femme, qui lui avait déjà donné un gage de leur mutuelle tendresse. Je me rendis à son invitation et je trouvai Christine charmante et parlant vénitien comme son mari. Je fis à ce casino la connaissance d'un chimiste qui m'inspira le désir de faire un cours de chimie. J'allai chez lui et j'y trouvai une jeune fille qui me plut. Elle était sa voisine et venait simplement pour tenir compagnie à sa vieille femme jusqu'à une certaine heure oi^ une servante venait la chercher pour l'accompagner chez elle. Je ne lui avais conté fleurette qu'une seule fois, et même en présence de la vieille épouse du chimiste. Surpris de ne plus la revoir pendant plusieurs jours, j'en témoignai mon étonnement, et la bonne femme me dit qu'apparemment son cousin Tabbé, avec lequel elle demeurait, ayant appris que je la

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voyais tous les soirs chez eux, en était devenu jaloux et qu'il ne lui permettait plus de venir.

— Un cousin abbé et jaloux?

— Pourquoi pas? Il ne la laisse sortir que les jours de fête pour aller à sa première messe à Féglise de Sainte- Marie-Mater-Domini, qui n est qu'à vingt pas de sa demeure. Il la laissait venir chez nous parce qu'il savait que personne n'y venait, et ce sera sans doute la servante qui lui aura dit que vous j venez.

Ennemi des jaloux et très-ami de mes caprices amou* reux, j'écrivis à cette cousine que, si elle voulait quitter son cousin pour moi, je lui donnerais une maison où elle serait maîtresse, et que je la pourvoirais d'une société et de tous les agréments que Venise pouvait offrir. Je lui marquais qu'elle m'y re verrait le premier jour de fête pour y recevoir sa réponse.

Je ne manquai pas au rendez-vous et sa réponse ]^ortait que, l'abbé étant son tyran, elle se croirait heureuse de pouvoir sortir de ses mains, mais qu'elle ne pouvadt se résoudre à me suivre qu'autant que je voudrais l'épouser. Elle finissait en me disant que si j'avais cette honnête intention je n'avais qu'à parler à Jeanne Marchetti, sa mère, qui demeurait à Lusia, ville à trente milles de Venise (!)•

Cette lettre me piqua et j'allai jusqu'à me figurer qu'elle me l'avait écrite de concert avec l'abbé. Pensant alors qu'on voulait m'attraper et trouvant d'ailleurs ridicule la proposition d'épouser, je formai le projet de me venger. Cependant, ayant besoin de tout savoir, je me décidai à me rendre chez la mère de cette fille. Elle fut très-flattée de ma visite et de m'entendre dire, après lui avoir comnauniqué la lettre de sa fille, que je voulais l'épouser, mais que je ne pouvais point m'y résoudre aussi longtemps qu'elle demeurerait chez l'abbé.

— L'abbé, me dit la mère, est un peu mon parent. H vivait dans sa maison de Venise tout seul, et il y a deux

(1) Dix lieues de France.

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