CHAPITRE IX
ftns qu'il me dit qu'il avait un besoin indispensable d*une gouyernante; il me demanda ma fille, m'assurant qu'à Venise elle pourrait facilement trouver une occasion de se marier. Il m'offrit une obligation par écrit par laquelle il est spécifié qu'à son mariage il lui donnera tous ses meubles, évalués à mille ducats courants, l'instituant en même temps héritière d'un petit bien qu'il a ici et qui lui rapporte cent duoats par an. Le marché me paraissant bon et ma fille en étant contente, il me remit l'acte passé par-devant notaire, et ma fille partit avec lui. Je sais qu'il la tient comme une esclave; mais elle l'a voulu. Au reste, vous pouvez bien vous imaginer que ce que je désire le plus au monde, c'est de la voir se marier ; car aussi longtemps qu'une fille est sans mari, elle est trop exposée pour qu'une pauvre mère puisse être tranquille.
— Venez donc avec moi à Venise ; vous la retirerez des mains de l'abbé et je l'épouserai. Je ne le puis autrement; car, en la recevant de ses mains, je me déshonorerais.
— Oh ! point du tout, car il est mon cousin, quoique au quatrième degré, et qui plus est prêtre et qui dit la messe tous les jours.
— Vous me faites rire, ma bonne mère : on sait bien qu'un abbé dit la messe sans se priver de certaines bagatelles. Prenez-la avec vous ; sans cela renoncez à la voir jamais mariée.
— Si je la prends avec moi, il ne lui donnera jamais ses meubles et il vendra peut-être son bien.
— • J'en fais mon affaire. Je la ferai sortir de ses mains pour passer dans les vôtres avec tous ses meubles, et quand elle sera ma femme j'aurai sa terre. Si vous me connaissiez, vous n'en douteriez pas. Venez, et je vous assure que vous serez de retour ici en quatre ou cinq jours avec votre fille.
Elle relit la lettre que sa fille m'avait écrite, puis elle me dit qu'étant une pauvre veuve elle n'avait ni l'argent pour aller à Venise ni celui qu'il lui faudrait pour son retour.
— A Venise, lui dis-je, il ne vous manquera rien ; mais en tout cas voilà dix sequins.
i'tt UftHOniSS DB CASANOVA.
— Dix Bequinstje pais donc 7 aller avec mftbelle-BCBiirl
— Venez avec qui vous voudrez, et partons pour aller coucher à Chiozza : demain nous dînerons à Venise, et je payerai tout.
Nous arrivâmes & Venise le lendemain & dix heures, et j'allai loger ces deux femmes à Castello, dans nne maison où le premier étage se trouvait entiôrement sans meubles. Je les y laissai, et, muni de l'obligation notariée du cousin abbé, j'allai dîner avec mes amis auxquels je dis que j'avais passé la nuit à Chiozza pour une affaire d'importance. Après le dîner je me rendis chez un procureur, Marco de Lesse, qui me dit que, moyennant un placet que la mère présenterait au président du Conseil des Dix, elle obtiendrait de suite main-forte pour retirer sa ûUe des mains du prêtre avec tous les meubles qui se trouvaient dans la maison, et qu'elle pourrait faire transporter où elle voudrait. Je lui dis de préparer l'écrit et que le lendenuùn matin je reviendrais le prendre avec la môre, qui le signe' rait en sa présence.
J'y menai la mère le matin de bonne heure, et de là nous allâmes à la Boussole, où elle présenta son placet au chef du conseil. Un quart d'heure après, un huissier du tribunal eut ordre de se rendre 4 la maison du prêtre avec la mère et de la mettre en possession de sa fille avec tous les meubles qu'elle ferait enlever de la maison,
La chose fut exécutée à la lettre. Je me trouva avec la mère dans une gondole sur la rive de la place voisine de la maison, et avec un grand bateau dans lequel les sbires chargèrent tous les meubles de la maison. Quand tout fut fait, je vis venir la fille, qui fut très-surprise de me trouver dans la gondole. Sa mare l'embrassa et lui dit que j'allais devenir son mari dès le lendemain. Elle lui répon- 'elle s'en réjouissait, et qu'elle n'avait laissé à son que son lit et ses habits.
is arrivâmes & Castello. où je fis décharger t«QS les es; ensuite nous dînâmes, et je dis & ces dames is devaient m'aller attendre à Lusia, où elles me .ont arriver aussitM que j'aurais mis ordre à mes af-