CHAPITRE X
cinq henfes consëcatîves, qui farent employées en eares* ses, puis à faire les paquets des guenilles de Catinella, ensuite à les charger sur la berline, et enfin à souper et à vider à grands verres bon nombre de bouteilles de vin du Rhin. A minuit, le comte de Holstein partit comme il était entré, enlevant au ûls de Fhôte le tendre objet de son amour.
Personne, dans ce long intervalle, n*étant venu à ma chambre, je n'eus garde d'appeler. Je craignais d'être découvert, et je ne savais pas comment le prince allemand aurait pris la chose s'il avait su qu'il avait été à la merci d'un témoin caché pendant les lourdes démonstrations de sa tendresse qui ne faisaient honneur ni à l'un ni à l'autre des acteurs, et qui me fournirent d'amples réfiexions sur les misères du genre humain.
Après le départ de l'héroïne, apercevant par ma fente le pauvre amant berné, je l'appelai pour m'ouvrir. Le pauvre benêt me répondit d'une voix lamentable qu'il fallait abattre la serrure, puisque mademoiselle avait emporté la clef. Je le priai de le faire sans plus tarder, parce que j'avais faim. Dès que je fus libre, on m'apporta à manger, et le pauvre garçon me tint compagnie. Il me dit que mademoiselle avait trouvé un moment pour l'assurer qu'elle serait de retour .en six semaines, qu'elle pleurait en lui donnant cette assurance, et qu'elle l'avait embrassé tendrement.
— Le prince aura payé sa dépense ?
— Point du tout. Nous n'en aurions pas voulu, s'il l'avait offert. Ma future se serait offensée ; car vous ne sauriez croire combien elle pense noblement.
— Que dit votre père de son départ ?
— Mon père pense toigours mal ; il dit qu'elle ne reviendra plus, et ma mère est plus de son avis que du mien. Mais vous, signer maestro, qu'en dites- vous ?
— Que si elle vous l'a dit, elle reviendra sans doute.
— Oui ; mais si elle n'avait pas l'intention de revenir, elle ne me l'aurait pas assuré.
— Précisément : voUà qui s'appelle raisonner.
Mon souper sq composa du reste de celui que le cuisinier du comte avait fait pour son maître, et je bus une bouteille d'excellent vin du Rhin que Catinella avait escamotée pour en régaler son futur époux, et que celui-ci ne crut pouvoir mieux employer qu'en en régalant son futur cousin. Après souper, je pris la poste et je partis en assurant au malheureux abandonné que je ferais tout mon possible pour persuader à ma cousine de revenir au plus tôt. Je voulus payer; mais il refusa absolument de rien prendre. J'arrivai à Bologne un quart d'heure après Catinella, et je descendis à la môme auberge qu'elle, où je trouvai Foccasion de lui rapporter ce que m'avait dit son amant, J arrivai à Reggio avant elle ; mais il me fut impossible de lui parler, elle ne quittait pas un instant son puissant et impuissant seigneur.
A la fin de la foire, où rien de remarquable nem'arriva, je quittai Reggio avec mon ami Baletti et nous allâmes à Turin, que j'avais envie devoir; car, lorsque j'y étais passé la première fois avec Henriette, je ne m'y étais arrêté que pour changer de chevaux.
Je trouvai tout également beau à Turin, la ville, la cour, le théâtre et les femmes, à commencer par la duchesse de Savoie ; maisjenepusm'empêcherde rire quand on me dit que la police y était excellente, et que je vis les rues pleines de mendiants. Cette police cependant était la principale affaire du roi, qui avait beaucoup d'esprit, à ce que nous apprend l'histoire, mais j'avoue que je fus assez badaud pour m'étonner de la ridicule figure de ce monarque.
N'ayant jamais vu de roi de ma vie, une idée bâtarde me faisait croire qu'un roi devait avoir quelque chose de fort rare en beauté ou en msgesté dans sa physionomie, quelque chose enfin de supérieur aux autres hommes. En ma qualité déjeune républicain qui pensait, mon idée n'était pas tout à fait sotte ; mais je m'en défis bien vite en voyant ce roi de Sardaigne laid, bossu, maussade et ayant l'air ignoble jusque dans ses moindres manières : je vis bien qu'on pouvait être roi sans être tout à fait homme.