CHAPITRE X
On convenait généralement de n'avoir point vu son égale : son nom était Ancilla. Ceux qui la voyaient la convoitaient, et son bon cœur était tel, qu'elle ne pouvait se refuser à personne ; car, si tous les hommes Faimaient un à un, elle le leur rendait en les aimant tous ensemble, et Tintérêt chez elle n'était qu'un mobile absolument secondaire
Venise a toujours eu des courtisanes célèbres plus par leur beauté que par leur esprit ; les principales de mon temps sont cette Ancilla et une autre appelée Spina, toutes deux fiUes de barcarols, l'une et l'autre mortes jeunes de lexcès d'un métier qui leur semblait un titre de noblesse. Ancilla à vingt-deux ans se fit danseuse et Spina voulut être chanteuse. Un danseur fameux, nommé Campioni, Vénitien, donna à la belle Ancilla toutes les grâces dont ses perfections physiques étaient susceptibles et l'épousa. Spina eut pour maître un castriato qui ne par- Tint qu'à en faire une chanteuse médiocre, et, à défaut de talent, elle se vit forcée, pour vivre, de tirer parti de son propre fonds.
J'aurai encore occasion de parler d'Ancilla avant sa mort. Elle était alors à Lyon avec son mari; ils revenaient d'Angleterre, où ils s'étaient fait applaudir au théâtre de Hay-Market. Elle ne s'était arrêtée à Lyon que pour son plaisir, et, dès qu'elle s'était montrée, elle avait vu à ses pieds toute la brillante jeunesse de la ville, faisant tout ce qu'elle voulait pour lui plaire. Le jour parties de plaisir, le soir soupers splendides, et la nuit grande banque de pharaon. Celui qui tenait la banque était un nommé don Joseph Marratti, le même que j'avais connu à l'armée espagnole sous le nom de don Pepe il Cadette et qui, quelques années après, prit le nom d'Afflisio et qui finit si mal. Cette banque en peu de jours gagna trois cent mille francs. Dans une ville de cour, une pareille somme n'aurait fait aucune sensation, mais, dans une cité essentiellement commerçante et industrielle, elle donna l'alarme à tous les pères de famille, à tous les chefs de maison, et la bande noire des ultramontains pensa à partir^
188 MÉMOIRES DE CASiVNOVA.
Ce fut à Lyon qu'un respectable pei^onnage, dont jd fis la connaissance chez M. de Rochebaron, me procura la grâce d'être admis à participer aux sublimes bagatelles de la franc-maçonnerie. Arrivé apprenti à Paris, quelques mois après j*j devins compagnon et maître. La maîtrise est certainement le suprême grade de la franc-maçonnerie ; car tous les autres que dans la suite on m*a fait prendre ne sont que des inventions agréables, qui, bien que symboliques, n'ajoutent rien à la dignité de maître.
II n'y a personne au monde qui puisse parvenir à tout savoir, mais tout honmie qui se sent des facultés et qui sait se rendre & peu près compte de sa force morale, doit chercher â connaître le plus possible. Un jeune homme bien né qui veut voyager et connaître le monde et ce qu'on appelle le grand monde, qui ne veut pas se trouver en certains cas l'inférieur de ses égaux et être exclu de la participation de tous leurs plaisirs, doit se faire initier dans ce qu'on appelle la franc-maçonnerie, quand ce ne serait que pour savoir, même superficiellement, ce que c'est. La franc-maçonnerie est une institution de bienfaisance qui, en certains temps et en certains lieux, a pu servir de prétexte à des menées criminelles et subversives du bon ordre; mais, bon Dieu! de quoi n'a-t-on pas abusé? N'at-on pas vu les jésuites, sous l'égide sacrée de la religion, armer le bras parricide d'aveugles enthousiastes pour frapper les rois ! Tout homme de quelque importance, je veux dire ceux dont l'existence sociale est marquée par le mérite, le savoir ou la fortune, peuvent être maçons et un grand nombre le sont : comment supposer que des réunions pareilles, où les membres s'imposent la loi de ne parler jamais intra muros ni de politique, ni de religions, ni de gouvernements ; qui ne s'entretiennent que d'emblèmes ou moraux ou puérils; comment supposer, dis-je, que ces réunions, où les gouvernements peuvent avoir leurs créatures, puissent offi*ir des dangers tels, que des souverains les proscrivent et que les papes s'amusent à les excommunier?
C'est, au reste, manquer le but, et le pape, malgré son