‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 90 sur 235 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

ne pas savoir qa*il porte sur sa poitrine royale un crachat avec cette devise autour de la figure de saint Janvier : In sanguine fœdus. Tout aigourd*hui est inconséquent, et rien ne signifie quelque chose; cependant on fera bien d'aller en avant ; car s'arrêter en chemin, ce serait aller de mal en pis.

Nous partîmes de Lyon par la diligence, et nous mîmes cinq jours pour arriver à Paris. Baletti avait prévenu sa famiUe du moment de son départ : elle savait par conséquent l'instant de notre arrivée.

Nous étions huit dans la diligence, et nous y étions tous très-incommodément assis; car c'était une grosse carcasse ovale, de façon que personne n'occupait un coin, puisqu'il n'y en avait pas. Si cette voiture avait été construite dans un pays où l'égalité eût été consacrée par les lois, le moyen aurait été fort plaisant. Je trouvai simplement que c'était fort mal raisonné ; mais j'étais en pays étranger, et je gardai le silence. D'ailleurs, en ma qualité d'Italien, aurais-je eu bonne grâce de ne pas admirer tout ce qui était français et surtout en France? Voiture ovale : je révérais la mode tout en la maudissant, car le singulier mouvement de cette voiture faisait sur moi le même effet que le roulis d'un vaisseau par une grosse mer. Du reste, elle était fort bien suspendue ; mais le cabotage m'aurait bien moins incommodé.

Comme, dans la célérité de son allure, elle ondoyait, on lui avait donné le nom de gondole; mais j'étais connaisseur, et je ne lui trouvais guère d'analogie avec ces gondoles vénitiennes poussées par deux vigoureux rameurs, qui vont si vite et si doucement.

L'effet de ce mouvement fut tel, que je fus obligé de rendre tout ce que j'avais dans l'estomac. Cela fit que l'on me trouva de mauvaise compagnie ; mais on ne me le dit pas ; j'étais en France et avec des Français, qui se connaissent en politesse. On se contenta de me dire que j'avais trop soupe ; et un abbé parisien, pour prendre ma défense, dit que j'avais l'estomac faible. Là-dessus on disputa. Impatienté :

— Messieurs, dis-je, vous avez également tort; car j'ai restomac excellent et je n ai pas soupe.

A ces mots, un homme d*un certain âge me dit d*an ton mielleux que je ne devais pas dire qu'ils avaient tort, mais bien qu'ils n'avaient pas raison, imitant Cieéron, qui ne dit pas aux Romains que CatiUna et les autres conjurés étaient morts, mais qu'Us avaient vécu.

— N'est-ce pas la même chose!

— Je vous demande pardon, monsieur; l'un est poli et l'autre ne l'est pas. Il se mit alors à faire une longue dissertation sur la politesse, et il termina en me disant d'un air riant :

— Je pense que monsieur est Italien?

— Oui, je le suis ; mais me feriez-vous le plaisir de me dire A quoi vous l'avez reconnu?

— Oh! oh! à l'attention avec laquelle vous ave2 écouté mon long bavardage.

Tout le monde se mit à rire, et moi, charmé de son originalité, je commençai à l'amadouer. Il était gouverneur d'un jeune garçon de douze ou treize ans qui était assis à son côté. Je l'employai pendant tout le voyage & me donner des leçons de politesse française, et lorsque nous dûmes nous séparer, il me prit amicalement & part et me dit qu'il voulait me faire un petit cadeau.

— Quoi ?

— n faut abandonner et oublier pour ainsi dire la particule noriy dont vous faites un fréquent usage à tort et à travers. Non n'est pas un mot français; au lieu de cette syllabe désobligeante, dites : Pardon, Non est un démenti; laissez-le, monsieur, ou préparez-vous à donner et à recevoir des coups d'épée à tout bout de champ.

— Je vous remercie, monsieur; votre cadeau est précieux, et je vous promets de ne plus dire non de ma vie.

Pendant la première quinzaine de mon séjour à Paris, il me paraissait que j'étais devenu le plus fautif de tous les hommes, car je ne discontinuais pas de demander pardon sur pardon. Je crus même, un soir, au théâtre^ qa'on

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