CHAPITRE X, l^îi
niQ faigftit une querelle pour avoir demandé pardon mal à propos. Un jeupe petit maître, étant au parterre, me marcha sur Je pied, et je m'empressai de lui dire :
— Pardon, monsieur.
— Monsieur, pardonnez vous-même.
— Vous-même.
— Vous-même.
— Hélas ! monsieur, pardonnons-nous tous deux et embrassons-nous.
L'embrassade termina le différend.
Un jour, pendant le voyage, m'étant endormi de fatigue dans l'incommode gondole, je me sens tirer fortement par le bras.
— Ah! monsieur, voyez ce château 1 me dit mon voisin.
— Je le vois; eh bien?
— Ah! de grâce, ne le trouvez-vous pas?...
•— Je n y trouve rien ; et qu'y trouvez-vous vous-même î
— Rie» d'étonnant s'il n'était à quarante lieues de Paris. Mais ici ! ah! le croiront-ils, mes badauds de compatriotes, qu'il y ait un si beau château à quarante lieues de la capitale? Qu'on e3t ignorant quand on n'a pas voyagé!
— Vous dites fort bien.
Cet homme était Parisien lui-même et badaud dans l'âme comme un Gaulois au temps de César.
Cependant si les Parisiens badaudent du matin au soir, s'amusant de tout, un étranger comme moi devait être bien plus badaud qu'eux! La différence entre eux et moi était qu'accoutumé â voir les choses telles qu'elles sont, j'étais surpris de les voir souvent sous un masque qui les changeadt de nature, tandis que leur surprise dépend souvent de ee qu'on leur fait soupçonner le dessous du masque.
Ce qui me plut beaucoup en arrivant à Paris, ce fut cette magnifique route, ouvrage immortel de Louis XV, la propreté des auberges, la chère qu'on y fait, la promptitude avec laquelle on est servi, les lits excellents, l'air modeste de la personne qui vous sert à table, qui, le plus souvent, est la fille la plus accomplie de la maison, dont
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Tair décent, le maintien modeste, la propreté et les maniôres inspirent le respect an libertin le plus éhontë. Quel est ritalien qui voie avec plaisir les valets d*auberge en Italie avec leur air effronté et leur insolence? De mon temps on ne savait pas en France ce que c*était que surfaire : c'était véritablement la patrie des étrangers. On avait, il est vrai, le désagrément de voir souvent des actes d*un despotisme odieux, des lettres de cachet, etc. ; c*était le despotisme d*un roi. Depuis, les Français ont le despotisme du peuple. Est-il moins odieux?
Nous dînâmes à Fontainebleau, nom qui vient de Fontaine belle eau; et, à deux lieues de Paris, nous aperçûmes une berline qui venait à notre rencontre. Dèsqu*elle Ait près de nous, mon ami Baletti cria d^arréter : c^était sa môre, qui me reçut comme un ami qu*elle attendait. C'était la célèbre comédienne Silvia; et dès que je lui fus présenté, elle me dit :
— J*espère, monsieur, que Tami de mon fils voudra bien souper avec nous ce soir.
Je la saluai en acceptant ; et, remonté dans la gondole tandis que Baletti était avec sa mère dans la berline, nous continuâmes notre route.
A mon arrivée & Paris je trouvai un domestique de Silvia avec un fiacre, qui me conduisit & mon logement pour y déposer mes effets; ensuite nous allâmes chez Baletti, à cinquante pas de ma demeure.
Baletti me présenta à son père, qui s'appelait Mario. Mario et Silvia étaientles noms que M. et madame Baletti portaient dans les comédies à canevas qu'ils jouaient ; et les Français avaient alors Thabitude de ne désigner les acteurs italiens que par les noms qu'ils portaient sur la scène. Bonjour, monsieur Arlequin; Boigour, monsieur Pantalon : c'est ainsi qu'on saluait ceux qui jouaient ces personnages.