‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 92 sur 235 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Mon apprentissage à Paris. ^ Portraits. -^ Singularités. — Mille ehoiaa. [

Pour fêter Pamyëe de son fils, Sîlvia donna un sonper splendide, auquel elle réunit tousses parents; et ce fut une heureuse occasion pour moi de faire leur connaissance. Le père de Baletti, encore convalescent, n'y assista pas; mais 8a sœur, plus âgée que lui, y était. Elle était connue par son nom de théâtre, qui était Flaminia, dans la république des lettres par quelques traductions ; mais cela me donnait moins d*enyie de la connaître à fond que Thistoire, connue de toute Tltalie, du séjour que trois hommes de lettres célèbres avaient fait à Paris. Ces trois savants étaient le marquis Maffei, Tabbé Conti et Pierre-Jacques Martelli, qui devinrent ennemis, dit-on, à cause de la préférence que chacun d*eux prétendaitaux bonnes grâces de cette actrice ; et, en leur qualité de savants, ils se battirent à coups de plume : Martelli fit une satire contre Maâei, dans laquelle il le désigna par Tanagramme de Femia.

Ayant été annoncé à Flaminia comme candidat dans la république des lettres, elle crut devoir m'honorer en m'adressant particulièrement la parole; mais elle eut tort, car je la trouvai désagréable en figure, en ton, en style, en tout, même dans le son de la voix.. Elle ne me le dit pas, mais elle me fit comprendre qu'illustre dans le monde littéraire, elle savait qu'elle parlait à un insecte. Elle avait l'air de dicter, et elle croyait en avoir le droit à soixante ans et plus, surtout vis-à-vis d'un jeune novice de vingtcinq ans qui n'avait encore enrichi aucune bibliothèque. Pour lui &irema cour, je lui parlai de l'abbé Conti, et, à je ne sais quel propos, je citai deux vers de cet auteur profond. Madame me corrigea avec un air de bonté sur la prononciation du mot scevra^ qui veut dire séparé, en me disant qu'il fallait prononcer sceura^ ajoutant que je

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ne devais pas être fâché de Favoir appris à Paris le premier jour de mon arrivée, que cela ferait époque dans ma vie.

— Madame, je suis venu pour apprendre, et non pour désapprendre; et vous me permettrez de vous dire que c'est scevra avec v qu*il faut dire, et non sceura avec u; car ce mot est une syncope de sceverra,

— C'est à savoir qui de nous deux se Irompe.

— Vous, madame, selon TArioste, qui fait rimer sce^a Bi,yeopersevra, mot qui cadrerait mal avec «ceura, quin*e$t pas italien.

Elle allait soutenir sa thèse, quand son mari, vieillard de quatre-vingts ans, lui dit qu'elle avait tort. Elle se tut; mais, depuis ce moment, elle dit & qui voulut Tentendre que j'étais un imposteur.

Le mari de cette femme, Louis Riccohoni, qu'on appelait Lelio, le même qui avait conduit la troupe à Paris, en 1776, au service du duc régent, était un homme de mérite. Il avait été fort hel homme, et jouissait à juste titre de l'estime publique, tant à cause de son talent qu'à cause de la pureté de ses mœurs.

Pendant le souper, ma principale occupation fut d'étudier Silvia, qui jouissait de la plus grande réputation : je la jugeai au-dessus de tout ce qu'on en publiait. Elle avait environ cinquante ans, la taille élégante, l'air noble, les manières aisées, affable, riante, fine dans ses propos, obligeante pour tout le monde, remplie d'esprit et sans le moindre air de prétention. Sa figure était une énigme, car elle inspirait un intérêt très-vif, plaisait À tout le monde, et, malgré cela, à l'examen, eUe n'avait pas un seul beau trait marqué : on ne pouvait pas dire qu'elle fût belle, mais personne sans doute ne s'était avisé de la trouver laide. Cependant elle n'était pas de ces femmes qui ne sont ni laides ni belles; car elle avait un certain je ne sais quoi d'intéressant qui sautait aux jeux et qui captivait. Mais qu'étaitclle donc?

Belle, mais par des lois inconnues à tous ceux qui, ne se sentant pas entraînés vers elle par un* force irrésistible

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